LE COGITO

 

Le "cogito" est une abréviation du "cogito ergo sum", "je pense donc je suis", de Descartes. Il semble ainsi être une pure création du philosophe du Discours de la méthode, une nouveauté philosophique.

 

  S'il est vrai que Descartes lui donne une importance particulière - c'est le fondement de sa philosophie - , ce n'est cependant pas une expérience unique. Bien d'autres penseurs l'on évoqué, plus ou moins clairement, et à commencer par Saint Augustin. La possibilité de réaliser le cogito est universelle, pour la simple raison qu'elle est une prise de conscience de nous-même en tant qu'âme, âme signifiant ici un mental individualisé. Lorsque l'on fait l'expérience du cogito, on  saisit donc notre nature de penseur, substance présente au fondement de tous nos états de conscience:  sentir, vouloir, concevoir, imaginer...Quand je veux, c'est un être pensant qui veut, même si, ordinairement je ne m'en aperçois pas. De même quand je crée ou utilise des concepts, quand j'imagine ceci ou cela ... Faire l'expérience du cogito, c'est donc saisir cela même qui est le penseur, indépendamment de toute pensée particulière. Et c'est aussi, dans le même mouvement, percevoir l'inévitabilité de l'existence de ce penseur.

 

  Il faut saisir toute la signification de cette expérience. Le cogito n'est pas une simple réflexion sur ce qui nous distingue des animaux et justifie la définition de l'homme, animal pensant. Ce n'est pas non plus la perception, la vision intellectuelle de nos actes de pensée d'où il résulterait, par abstraction de tout ce qu'il y a de particulier dans ces actes, l'idée d'une conscience visant toujours quelque chose (alors même que l'on peut concevoir l'absence ou disparition de cette conscience). La saisie du cogito est révélation d'une substance spirituelle, d'une unité de vie échappant en elle-même à toute contingence. Les pensées peuvent varier, demeure l'invariant, le penseur. C'est l'éternité de l'esprit. L'expérience du cogito s'accompagne en effet de l'impression profonde, et pas nécessairement agréable, de ne pas pouvoir ne pas être. Le corps peut disparaître: il disparaît à la mort. L'esprit, lui, subsiste.

 

  En dépit de l'apparence - le "donc" du cogito - l'existence, le "je suis", n'est pas déduite. Elle est inhérente à notre expèrience de penseur puisque ce penseur est une substance, terme qui signifie ce qui subsiste, ce qui a en lui-même la puissance d'une continuité dans l'existence. C'est ce qui justifie que l'on puisse désigner le "cogito ergo sum" par le seul terme de"cogito".

 

  Cette expérience a évidemment un équivalent dans la sphère de la religion: il s'agit du baptème. Non pas celui, purement symbolique, et quelque peu abusif, d'un enfant que l'on asperge d'eau en signe d'intégration à une Eglise. Il s'agit de l'expérience de l'émergence de l'eau, l'eau baptismale signifiant le monde des affects, des émotions, des sentiments dont on finit d'acquérir la maîtrise en découvrant notre nature profonde de penseur. L'expérience du cogito amène l'être qui le vit, ou l'a vécu, à vivre concentré sur le plan mental, de telle manière en effet qu'il n'est plus soumis à ses émotions et sentiments divers. Il les domine.  Il ne fait plus partie des hommes qui ne vivent que par ces affects, comme la plupart de nos contemporains. Ces derniers peuvent bien penser, évidemment, mais leur conscience est dans ces émotions, objets de leurs recherches. Les stoïciens accomplis donnent au contraire une bonne image de ceux qui prétendent vivre dans la raison et  dominer ainsi les émotions.