De l'amour

 

 

 

 Traiter le thème de l'amour provoque presque un malaise tant le spectre des notions recouvertes par ce terme est vaste, et tant il y a de confusion entre les significations les plus élevées, subtiles, et les plus manifestes, banales ou " concrètes".

 

  Il en va de l'amour comme du "bon sens" cartésien: tout le monde pense en être suffisamment pourvu et donc connaisseur . De sorte que, jugeant les formes les plus rares à la lumière des plus courantes, on en vient facilement à  considérer les premières comme illusoires.

 

  Fondamentalement l'amour est ce qui relie, ce qui réunit. Des corps, bien sûr! Mais on peut espérer que  l'union a une source plus intérieure. Des individus à travers des sentiments, divers à l'infini. Qui niera cependant que ces manifestations affectives ne soient habituellement mélées d'intérêts très personnels? Ainsi de la mère attentive à ses enfants mais qui voudra en "profiter".

 

  Dans une dimension spirituelle, l'amour se pare volontiers de tendances plus nettement altruistes. Il est d'abord perçu tel un instrument d'union de la personnalité et de l'âme. Certains religieux évoqueront même un mariage mystique, avec ses conséquences sur la nature des  relations humaines qu'ils entretiendront à l'avenir. Mais comme il est souvent mêlé de tous les espoirs et ambitions d'une personnalité encore et naturellement centrée sur soi, cet amour se fourvoie souvent dans des excès dont certains touchent au pathologique. Ainsi de ces personnages qui en viennent, par auto-suggestion, à vivre des stigmates dont le modèle est de pure invention. Alors que les plaies du Christ sont purement symboliques, ils les "reproduisent" corporellement, sombrant dans la plus pure illusion.

 

  Moins familier encore est l'amour intellectuel, qu'évoque par exemple Spinoza. Il s'agit alors d'union avec les idées. On entre dans le domaine de l'intuition. Lorsque le mental est en effet sensibilisé par l'amour, qu'il devient magnétique, il peut attirer les idées, c'est-à-dire provoquer la compréhension, celle qui permet d'intégrer l'expérience. C'est cette compréhension qui fait dire qu'on ne comprend bien qu'avec le coeur, et non pas d'une manière  vague, mais en pleine lumière, de sorte que l'on en est aussitôt changé dans son être profond. C'est ce qui fait nos "pensées de l'âme", non de ces idées qui n' existent que dans un intellect sec, mais des idées qui conditionnent nos comportements véritables.

 

  En réalité, l'expérience de l'amour spirituel requiert une capacité de concentration mentale, elle-même peu courante. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n'y a pas de contradiction entre amour et rationalité. Sans rationalité, entendue comme capacité à percevoir, à voir mentalement, il n'est pas de perception consciente  de l'amour spirituel. Le mental est l'indispensable réceptacle: le Graal, si l'on veut une image. D'un point de vue purement métaphysique, la vocation de cette réalité qu'est l'amour est de s'unir à la puissance de  discrimination du mental pour en faire le pouvoir de sagesse.

 

  Est-il un philosophe plus rationnel que Spinoza, lui qui présente sa philosophie sous une forme déductive ou géométrique? Or, c'est ce même philosophe qui fait de ce qu'il appelle "l'amour intellectuel" le moyen de l'intuition et du salut. L'amour vrai est aussi éloigné du sentiment ou des vagues aspirations d'un mystique que la volonté authentique l'est d'une attitude velléitaire.

 

  Il conviendrait de  séparer l'idée de l'amour spirituel de l'imagerie religieuse, sauf à sortir les textes que l'on dit "sacrés" de leur appréhension littérale, ou à donner un autre nom à cette faculté. C'est l'amour intellectuel, ou spirituel, qui ouvre à la sagesse (autre terme au spectre trop étendu pour que sa nature essentielle ne soit pas contaminée par des acceptions anémiques).

 

  Pour finir, et pour mémoire, on dira que cet amour intellectuel n'est pas l'ultime expression de cette incroyable réalité. Plusieurs strates sont perceptibles au delà, dont on peut deviner la toute particulière subtilité.