L'intuition intellectuelle

 

  L'intuition est encore un terme dont le sens est si chargé que l'on sait à peine ce qu'il veut dire, de sorte que, selon E.Goblot, il faudrait en éviter l'usage. Mais puisqu'il faut bien utiliser des mots pour communiquer sur les idées, on distingue certains sens par un qualificatif, de manière à en réduire l'extension. Ainsi de l'intuition intellectuelle que l'on dit telle pour la distinguer des appréhensions plus ou moins vagues de la sensibilité affective.

 

  Toutes les formes d'intuition ont en commun de fournir une connaissance immédiate. Elles se distinguent ainsi de la connaissance discursive, laquelle opère par distinctions, mises en relation et raisonnements. Si, par exemple, je veux comprendre la notion d'inquiétude, je peux analyser le mot, distinguer le préfixe privatif du radical et dire que c'est l'absence de quiétude. On comprend bien que la saisie est purement intellectuelle. Si je ne sais pas d'expérience ce qu'est la quiétude, et même l'inquiétude, il est d'évidence que la réalité m'échappe. La connaissance intuitive, en l'occurrence, est justement celle qui me fait connaître l'inquiétude par expérience. Elle se fait  sans intermédiaires, ce que signifie le terme immédiat: sans médiations.

 

  Mais si la connaissance est sans intermédiaires, elle n'est pas sans organes de perception.

 

  L'intuition sensible est la connaissance du monde extérieur au moyen de nos sens. L'oeil, l'oreille, le nez, etc.. sont les organes de perception. Sans eux il n'y a pas de connaissance sensible. Il n'y a pas d'images visuelles du monde pour un aveugle. Cependant, ce ne sont pas les organes qui font la connaissance. C'est le mental qui voit au moyen des organes. En ce domaine on dira que c'est le sens commun qui perçoit. Nous avons donc une appréhension immédiate du monde sensible par la conscience  mentale, laquelle est affectée par les sens.

 

  Une autre forme de connaissance immédiate évoque le flair. C'est une connaissance dont l'instrument est la sensibilité affective. C'est ainsi, par exemple, que naissent les premières impressions lors d'une rencontre initiale avec d'autres personnes. Alors même que la personne nous était totalement inconnue, on en recevra immédiatement une certaine impression qui sera notre  idée première de cette personne. Cette idée est d'ailleurs suffisamment incertaine pour que l'on se refuse souvent à s'y fier. Ce caractère incertain  de la conscience affective est la raison du rejet par les intellectuels, quand ils n'ont pas l'expérience de l'intuition intellectuelle, de l'intuition en général comme mode de connaissance. Bien souvent, en effet, lorsque l'on évoque l'intuition, c'est à cette forme que l'on pense.

 

 Avec l'intuition intellectuelle, ce ne sont ni les sens, ni l'affectivité qui constituent l'organe, mais le mental lui-même. Ce qui explique qu'il n'y ait pas de possibilité d'intuition intellectuelle sans maîtrise mentale. C'est la conscience, dégagée du mental qui utilise ce dernier comme instrument de perception. Et c'est l'implication de la conscience qui explique qu'une intuition intellectuelle s'accompagne de certitude, telle l'intuition du cogito par Descartes. Et c'est encore cette implication qui explique l'intégration immédiate de l'idée à l'expérience globale du sujet, à l'agrégat de ces pensées et facultés qui sont les "pensées de l'âme" et la réalité d'un être.

 

  L'intuition intellectuelle n'est pas encore une expérience courante. On en trouve la trace lorsque, soudainement, on réalise le sens de certaines expériences, expériences qui sont parfois le résumé de tout une vie; ou quand on comprend brusquement ce que l'on pensait cependant savoir et que l'on réalise n'avoir été, jusque là, qu'une connaissance intellectuelle. Ces expériences montrent une saisie directe d'une idée par la conscience, mais, dira-t'on, d'une manière impromptue.

 

 

  Plus consciente ou volontaire est celle du savant ou de l'artiste en quête de compréhension. Lorsque le scientifique, confronté à un fait polémique- fait en désaccord avec la théorie- cherche à lever la contradiction, c'est en toute conscience qu'il oriente son regard, son mental, vers une vérité à saisir. Il s'ouvre alors, en cas de succès, à une idée explicative, idée illuminante, laquelle parfois le transporte. C'est Newton découvrant l'attraction universelle, ou Rousseau sous son arbre, submergé par l'idée de la bonté naturelle de l'homme. Si l'on dit que l'impression est illuminante, ce n'est pas d'une manière figurée. Une idée, avant de prendre forme dans un mental, est énergie, et souvent, de ce fait, lumière. C'est ce que l'on appelle la lumière naturelle par opposition à la révélation.

 

  Mais la lumière n'est telle qu'en raison de la distance entre la conscience qui perçoit et la source de l'idée. Cette "distance" est en fait une différence de qualité, de subtilité, et par là même de puissance. On peut l'interpréter comme une différence de potentiel.

 

  Quand cette distance se réduit, jusqu'à disparaître - ce qui suppose une élévation du sujet - , l'impression de lumière s'efface également et l'intuition intellectuelle apparaît alors dans sa plus grande simplicité. La connaissance est là, immédiate, bien sûr, avec son attribut de pleine certitude, à la manière du plus élémentaire bon sens naturel. Mais c'est un bon sens supérieur, lequel utilise le mental comme instrument, de la même manière que le simple bon sens utilise le sens commun (1). Bergson a évoqué ce bon sens supérieur qui est aussi l'intuition intellectuelle de Spinoza ( ce n'est pas pour rien si le philosophe français voit en la philosophie de Spinoza une philosophie universelle). De même que le bon sens voit les données de l'expérience sensible, ou sa synthèse, le bon sens supérieur voit l'idée venir à lui. On n'est plus, comme dans l'expérience de la lumière intuitive où le sujet de l'intuition se découvre soudain envahi par la lumière de l'idée. Le sujet est conscient de percevoir.

 

  L'inspiration authentique tient elle-même de l'intuition intellectuelle, tout en étant cependant orientée vers l'action. Le sujet n'est plus face à la lumière de l'idée. Il lui tourne le dos, occupé à écrire, exposer, expliquer, aider, agir. Voyez comment, dans la "nuit de mai", le poète (2) perçoit, vaguement d'abord, l'inspiration venir à lui et l'inviter à écrire. L'idée juste surgit, mais elle n'est pas saisie séparément. Elle se coule dans les formes de l'écriture.Dire et savoir, savoir et faire s'expriment dans un seul mouvement. Mais l'inspiration implique, dans l'évolution, un degré de plus que la pure intuition: une volonté agissante d'un ordre spirituel.

 

(1) La philosophie hindoue, samkya ou védanta, distingue, outre le principe ahamkara ( le sens de l'ego ), deux aspect du mental: la chitta ou citta, qui est la substance même du mental, et le manas, partie de la chitta en contact avec le monde extérieur. Cela correspond à la division entre le mental concret ou inférieur, et le mental abstrait ou supérieur.

(2) Alfred de Musset: "Nuit de mai". " Poète, prend ton luth et me donne un baiser; ..."