Les marchands de bonheur.

 

 

   Depuis quelques années on voit s'épanouir dans les médias une nouvelle espèce de gourous. Ils ont ouvert qui une école de méditation, qui un centre de yoga, quand ils ne sont pas rattachés à quelque monastère exotique, ce qui renforce évidemment l'aura médiatique. Ils semblent, à eux tous, représenter l'essence de la méditation. A preuve livres et conférences, présence médiatique permanente, mais aussi posture du lotus, voire habits de moines, lesquels sont, bien sûr, la marque de la sagesse. Ajoutons les regards inspirés, en signe de vie intérieure; un sourire obligé aux lèvres parce que l'on est forcément heureux, et une connivence affichée, laquelle accroît la force du clan.

 

   Sont-ils dangereux? Non, dans la mesure ou ils proposent des exercices  plutôt inoffensifs de relaxation  (un peu vite baptisés méditation), ou de concentration (très éloignés cependant de ce qui est requis en préalable d'une authentique méditation). Non, parce que ce sont des personnes bienveillantes, qu'elles aspirent à rendre les gens moins anxieux,  moins tendus. Non, encore, parce qu'ils appellent à un bonheur plus immédiat que celui qui doit résulter d'une réussite sociale et matérielle dont on fait très injustement dans notre société le but de l'existence.

 

   Tout, dans leurs pratiques et leurs prescriptions, tourne autour du bonheur, autrement dit autour de la personnalité et de ses désirs. Et c'est bien ce qui doit attirer le public. Qu'en serait-il s'ils devaient reconnaître qu'une véritable méditation introduit à de rudes combats? La foule fuirait. Les lieux de " méditation" se désempliraient. On  invite donc le public à des pratiques très élémentaires qui ne justifient absolument pas le titre de méditation. Ne prétendent-ils pas, cependant, avoir fait sortir cette pratique des domaines de la religion et de la spiritualité! Eh bien, non! On ne peut pas faire sortir la méditation du domaine de la spiritualité, ou alors ce n'est plus de la méditation.

 

   Le problème est que tous ces nouveaux gourous se posent en connaisseurs et importateurs de la philosophie orientale, hindoue ou tibétaine. Or, soit ils n'en ont pas compris la profondeur, soit ils abusent volontairement leurs clients.

 

    Evoquons d'abord la pratique du yoga. De quoi s'agit-il pour l'essentiel? De postures physiques. Soit il s'agit d'une simple gymnastique, soit la pratique est fondamentalement inadaptée aux occidentaux que nous sommes. Dans la méditation, il s'agit d'oublier son corps et non pas de se concentrer sur lui. Vous  direz: " mais il y a les exercices sur le souffle". Autre problème, car lorsque les orientaux parlent du souffle, il ne s'agit pas de la respiration, mais du prana ou énergie vitale qu'il s'agit de libérer. En eux-mêmes les exercices sur le souffle exposent aux plus grands dangers. On ajoute cependant à tout cela une dose de " lâcher prise", la grande prescription (d'origine bouddhiste) à la mode, mais prescription cantonnée à la sphère affective. Tout cela relève d'une connaissance très insuffisante des philosophies orientales, et excluerait qu'un oriental puisse se mêler de guider qui que ce soit avec ce pauvre bagage. Ajoutons que les penseurs orientaux sérieux recommandent d'une manière générale à chacun d'approfondir sa propre tradition philosophique, religieuse ou spirituelle plutôt que de s'enticher de doctrines peu familières. On ne comprendra bien ces dernières que grâce à la réalisation de nos propres racines spirituelles.

 

    Qu'implique donc une véritable méditation. Non pas le regard descendant que proposent nos gourous. Non pas des exercices pour flatter la personnalité. Elle implique une orientation ascendante de l'attention. Un regard vers ce qui seul assure une véritable compréhension.

 

   Une authentique méditation s'élève donc vers l'âme, terme qui n'a rien à voir avec on ne sait quelle mystique. Il s'agit de ce qui en nous permet l'intégration des expériences, de ce qui jette une vraie lumière sur le monde et nous en fournit la mesure. Mais ce mouvement n'est pas accessible avec les moyens de n'importe quel novice. Il faut apprendre d'abord à se concentrer, concentration qui n'a rien à voir, là encore, avec celle de nos gourous qui veulent nous apprendre, comme à des enfants, à garder un regard sur des objets extérieurs ou, au mieux, affectifs. La concentration nécessaire est concentration en soi, c'est-à-dire dans le mental, le pur mental, en position stable et sans objet.

 

   D'ailleurs, quand on veut parler clair (pour ne pas abuser les gens), il faut indiquer que la véritable méditation n'apporte pas le bonheur quasi immédiat que certains promettent. Parce que la lumière générée par la méditation a pour effet de lever les brumes de la personnalité, et qu'il en résulte pendant longtemps de sérieux conflits. La méditation engage le conflit entre les valeurs de la personnalité, valeurs égocentriques, et celles de l'âme, valeurs allocentriques. Ce qui est alors attendu, ce n'est pas le bonheur , mais la joie, une joie sans causes extérieures. La méditation n'a donc rien à voir avec le service de la personnalité.

 

  On ne s'engage pas sur la voie méditative pour de petites raisons, de bien être physique ou de confort affectif. C'est une véritable conversion que l'on trouve à l'origine. C'est la conversion de l'homme platonicien, qui se libére des masses de plomb des désirs matériels et se tourne vers la lumière, ou celle du religieux qui, fatigué des expériences du monde, s'oriente vers le Christ, Krishna ou Allah. Il faut une vraie et grande motivation car le chemin à parcourir sera tout sauf facile. "Mais, comme le dit Spinoza dans la dernière phrase de son Ethique, tout ce qui est très précieux est aussi difficile que rare."