Les signes extérieurs de spiritualité

 

 

 

   Religion ou spiritualité se signalent souvent par des signes extérieurs. On sait les discussions et disputes actuelles sur des vêtements à signalement musulman. Mais ce sont aussi les croix chrétiennes, la kipa juive,  les habits de moine bouddhistes ou la soutane des prêtres intégristes. Outre ces signes vestimentaires, certains comportements font aussi intrusion dans la vie sociale. C'est le fait de ne pas manger telle sorte de viande ou de ne la manger que préparée selon tel mode d'abattage ou de recourir systématiquement à la mendicité pour les moines de certains pays. C'est telle contrainte  liée à la pratique religieuse qui vient bousculer le quotidien sur les lieux de travail: la prière à heure déterminée; le refus de toute nourriture certains jours de l'année. Plus subtilement, certaines attitudes sont censées traduire la qualité spirituelle de la personne: des sourires lumineux et énigmatiques à l'exemple du Bouddha; une gentillesse amicale envers tous les petits enfants en imitation, pense-t'on, de l'amour du Christ; l'incontournable position du lotus de méditants évidemment expérimentés. Et la compassion, bien sûr, compassion affichée à l'égard de tout le monde, sur les pas du Dalaï Lama. Par tous ces signes, le religieux se distingue et se fait reconnaître. Quelle est donc la valeur de ces manifestations ?  Sont-elles incontournables dans une spiritualité moderne ? Quelle est leur vérité?

 

   Bien des signes ostentatoires trouvent leur origine dans des textes que l'on dit révélés, ou dans les ajouts de disciples zélés.On peut imaginer que la soutane signale une consécration à Dieu et donc un retrait du monde, retrait marqué en particulier par l'abstinence.  La kipa évoque peut-être le centre psychique supérieur, lequel nous met en relation avec la divinité ?  La couleur du vêtement - voire du bonnet - chez les moines bouddhistes a peut-être un sens par rapport à telle strate de la vie intérieure. Se couvrir la tête est, dans son rapport à Dieu, signe de respect pour la femme, tandis que la découvrir peut marquer celui de l'homme. On trouve même des gens pour penser que Dieu ne comprend bien que le latin! L'attachement à ces comportements, lesquels tiennent d'ailleurs plus souvent de la tradition que de la conviction, ont en réalité un caractère désuet. Peut-on imaginer que le Dieu  vénèré observe nos tenues vestimentaires?  Qu'elles soient une marque de respect, soit, mais celui-ci ne peut-il se renforcer dans le seul sentiment intérieur ? A-t'on besoin de traduire une consécration à Dieu dans le port d'un vêtement ? Un moine est-il plus proche de Dieu parce qu'il porte une robe de bure ? Tous ces signes ont un aspect matériel peu en lien avec une authentique spiritualité.

 

   Que dire, en particulier, de l'abstinence des prêtres catholiques, abstinence affichée sur la place publique, et dont le respect fait problème non seulement à ceux qui la revendiquent, mais aussi à la société tout entière. Comme s'il y avait un lien entre spiritualité et sexualité. Est-on plus proche de l'Etre parce que l'on se torture à réfreiner des instincts naturels ?  Les plus hautes manifestations spirituelles s'accommodent d'une vie familiale normale. Ce qui est exclu, ce n'est pas la sexualité, mais ses débordements. Ce qui est requis, en ce domaine, comme en d'autres, c'est la maîtrise. Or, il est plus difficile de tenir un juste milieu que de se laisser aller aux extrêmes. La maîtrise implique une attitude mentale, et par conséquent le pouvoir de prendre de la distance par rapport à des impulsions que l'on peut alors gérer. C'est cela qui amène le respect de l'autre.  C'est la voie du juste milieu dont on comprend sur cet exemple qu'elle est étroite. On cite volontiers une belle pensée pascalienne selon laquelle celui qui veut faire l'ange fait la bête, mais en oubliant bien souvent de la mettre en pratique. Une preuve encore de la distinction entre comprendre intellectuellement et réellement. Si l'homme à un corps animal, on doit bien pouvoir satisfaire a ses besoins sans que cela soit un frein au développement de notre nature rationnelle.

 

  Certains comportements se veulent pratiques. Ainsi de la posture du lotus adoptée par les méditants orientaux, mais que l'on voit aussi prisée par des occidentaux adeptes du Yoga. Quelle est, en réalité, la raison de cette posture ? De permettre l'oubli du corps physique, oubli apparemment(1) nécessaire lors d'une véritable méditation. Il s'agit alors de se concentrer mentalement, ce qui exige une abstraction par rapport au corps. La posture est donc utile si effectivement elle permet cette abstraction. Mais si  les contorsions des membres inférieurs sont naturelles aux orientaux, cela demande un long apprentissage à l'occidental, de sorte que la torture que l'on s'impose empêche la méditation plutôt qu'elle ne la facilite. Aucune position particulière n'est requise pour méditer. Certaines sont, certes, moins favorables, comme la position couchée, parce que cette position est en quelque sorte en contradiction avec le mouvement "vertical" de la méditation. Mais cela représente davantage une difficulté qu'une impossibilité. En fait, on peut méditer dans n'importe quelle position et n'importe où. Nul besoin de se réfugier dans des lieux particuliers, d'être costumés d'une manière spéciale et dans une posture acrobatique.

 

 

   Qu'en est-il enfin des signes vivants de "spiritualité" ? Posons pratiquement la question. Si vous rencontriez le Bouddha, Jésus de Nazareth, François d'Assise, Milarepa ou quelqu'autre grande figure de la spiritualité, cependant dépourvue de tout signe matériel permettant de l'identifier, reconnaîtriez-vous sa qualité spirituelle ? On parie le contraire. Et cela dit sans grand risque d'erreur. Pourquoi ? Parce qu'un spiritualiste passe normalement inaperçu auprès de ses semblables, sauf s'il a décidé de se faire reconnaître. La seule manière de déceler sa présence est par l'observation de ses comportements. Et encore, parce que l'on a de ces personnages des conceptions complétement faussées par la légende. On imagine des êtres aux comportements effacés, des personnes d'une grande douceur disposées à subir plutôt qu'à s'affirmer. Des êtres retirés du monde, d'une humilité infinie et sans impact sur ce monde. La spiritualité n'a-t'elle pas  son point d'attache dans une autre sphère, dans le "ciel" ? Platon lui-même pensait qu'il fallait obliger le philosophe à redescendre parmi ses semblables pour les aider. Mais le temps a passé, et les spiritualistes modernes, authentiques, sont spontanément préoccupés des affaires du monde. La seule manière de reconnaître un homme avancé est dans la perception de sa sensibilité, ce qui exige de se porter à son niveau. Montaigne disait qu'un homme évolué est lisse. C'est pourquoi on ne le remarque pas.

 

    La spiritualité moderne n'accorde de valeur à aucun signe extérieur. Il y a d'ailleurs, souvent, plus de spiritualité chez ceux qui ne cherchent pas à en porter l'apparence que dans la conscience de ceux qui en font  affichage. La simplicité est  gage de qualité.

 

(1) Un homme avancé dans la méditation est conscient en même temps des plans qu'il contacte dans son élévation mentale et de sa position dans le monde matériel. L'idée d'une immersion dans le samadhi des orientaux ou dans les  sphères mystiques, lesquelles feraient perdre le contact avec le monde matériel, relève d'un état passager et d'une certaine illusion. Si l'on s'en réfère à la doctrine christique, il est question d'établir le "Royaume de Dieu" sur terre, autrement dit d'objectiver les valeurs altruistes. C'est ici et maintenant que les choses doivent être réalisées. Le méditant doit donc relier consciemment l'intérieur et l'extérieur, le haut et le bas, afin qu'il n'y ait plus ni haut ni bas. Il doit donc rester à sa place, sur le plan matériel.