Les mantras

                                                           

                                                         Les mantras

 

 

 

   Le terme "mantra" est hindou d'origine, sanscrit de langue, et désigne un mot ou formule magique. L'utilisation de formules magiques peut prêter à sourire. Suffit-il, en effet, de prononcer un mot pour obtenir de quelconques effets? C'est ce qu'affirment les étudiants des Védas, et l'on sait que les disciples de Ramakrishna en font un moyen presque incontournable à qui veut s'identifier à Brahma ou âme universelle. On doit cependant généraliser le procédé puisqu'on le trouve également dans les religions occidentales sous la forme de litanies ou de mots régulièrement répétés à la fin de prières ou d'offices. On pense, en particulier, au fameux "amen", d'origine hébraïque, dont la signification, " ainsi soit-il",  présente un espoir de réalisation de la prière.

 

   Pour qui s'étonnerait de telles prétentions magiques, on pourrait renvoyer à une technique psychologique de conditionnement personnel connue sous le nom de son "inventeur", la méthode Coué. A force de penser ce que l'on souhaite devenir on le deviendrait effectivement. On peut rapprocher de cette technique le modelage de la personne par des pensées positives. L'idée étant que des pensées positives "produisent" une vie heureuse alors que les pensées négatives nous gâchent l'existence. Là encore se trouve la trace d'une croyance aux effets directs de la pensée, effets plus ou moins rapides selon la force de conviction de celui qui pense. Et nous ne sommes pas, ici, dans un contexte religieux.

 

   On connaît l'opposition élaborée par Auguste Comte entre une pensée magique et le positivisme de la science. Le philosophe renvoie la pensée magique, qualifiée de "théologique", aux premiers âges de l'humanité. On expliquait alors les êtres et les événements par l'existence d'Esprits. Ce sont, par exemple, les Dieux grecs et leurs interventions dans la vie des hommes. La métaphysique n'est d'ailleurs, pour lui, qu'une sorte de prolongement de ce type d'explication, les "esprits" étant remplaçés par des abstractions. Le troisième "état" ,dans le domaine du système d'explication, est donc la science, discipline dans laquelle on se contente d'établir des relations entre les phénomènes. On établit, par exemple, un rapport entre la masse d'un objet et la distance à celui qu'il attire pour expliquer la gravitation. Nul besoin de faire appel à l'intention de quelqu'esprit que ce soit pour expliquer le phénomène.

 

   Doit-on en conclure que la magie est une pure illusion? L'idée que l'on puisse agir sur les forces de la nature est sans doute aussi vieille que l'humanité. Et comme cette idée a traversé les millénaires, qu'elle sous-tend encore bien des pratiques, comme on vient de le voir, on peut penser qu'elle s'appuie sur quelques réussites. Certes, certaines Eglises prétendront que la prière de demande s'adresse à des consciences qui veulent ou non répondre à la sollicitation. Si l'on invoque Dieu ou quelque saint personnage du passé, l'évocation, ou réponse, ne dépend pas du demandeur, mais de la libre volonté de celui  que l'on sollicite. Au contraire, le magicien vous dira que s'il n'obtient pas les résultats escomptés, c'est qu'il s'y est mal pris. S'il procède convenablement, il ne peut manquer d'obtenir satisfaction. Le magicien s'appuie donc sur une loi de cause à effet. On peut dire en ce sens que c'est une pratique scientifique.(1) Si telle cause est générée, tel effet s'ensuivra nécessairement.

   

   Comment agissent donc les mantras et autres techniques de conditionnement ? Les mantras étant composés de mots, on pourrait penser qu'il s'agit de répéter simplement ces mots, comme si une relation était établie de toute éternité entre eux et les réalités qu'ils sont sensés attirer. C'est en répétant " hare Krishna" que les disciples de Ramakrishna pensent se mettre en relation avec leur Seigneur d'amour. Mais le même effet sera obtenu par des chrétiens répétant le mantra " Pour l'amour de Christ". Des mots différents provoqueraient donc des effets identiques puisque Krishna et le Christ sont également des représentants de l'amour spirituel. Ce ne sont pas les mots qui agissent. Répétés aveuglément ils ne génèrent rien. Le facteur conditionnant est l'intention. Le rapport n'est pas entre le mot et la réalité, mais entre celle-ci et la pensée. Le mental est l'instrument de la magie. Et le principe d'action est que l'énergie suit la pensée. On sait bien qu'ainsi pense un homme, ainsi il est. 

 

   Mais suffit-il  de penser une relation causale pour la mettre en oeuvre? Si tel était le cas, n'importe qui ayant une intention sincère obtiendrait les résultats attendus. Prononcer "hare krishna" ou "pour l'amour de Christ" serait infaillible. Que manque-t'il donc habituellement à la réalisation? Simplement le fait que l'énergie suivant la pensée, si la pensée ne s'élève pas au niveau de l'énergie recherchée aucun effet ne suivra. En tous cas pas l'effet recherché. Le processus est donc le suivant: dans un premier temps, on formule l'intention de contact ou d'impression; il s'agit ensuite d'élever la pensée jusqu'au niveau souhaité; enfin de  projeter l'énergie à partir de ce niveau jusque sur le plan de vie où un effet est attendu.

 

 

   On comprend donc que l'utilisation efficace de mantras ne va pas de soi. Ce n'est pas une technique à la portée de tout un chacun. Et heureusement, car les conséquences pourraient être, sinon, rien moins que catastrophiques. Les sphères intérieures ne sont pas des champs d'égale intensité énergétique. Plus on s'élève et plus le niveau est subtile et puissant ( puissant relativement à celui où l'on se trouve habituellement). Atteindre, par exemple, le niveau de ce que les hindous appellent le nirvana serait insupportable, s'ils pouvaient y accéder, pour la plupart des gens. Il faut donc une préparation, un affinement progressif des instruments de réception, de manière à supporter l'impact provoqué.

 

   Le grand mantra synthétique est connu maintenant presque universellement. C'est un mot, différemment écrit et prononcé, que l'on trouve sous la forme du "om" ou "aum". Le "amen" des chrétiens en est vraisemblablement une occurence déformée. On le trouve encore dans le plus sacré des mantras bouddhistes: " Om mani padme hum ". Si ce mot est prononcé depuis notre niveau ordinaire de vie, le niveau purement matériel, son effet est quasiment nul, imperceptible en tous cas. S'il est prononcé du niveau de l'amour spirituel, il permet de déverser cet amour sur le monde (2). S'il est prononcé depuis le "lieu" où se tient la divinité, c'est son énergie même que l'on véhicule. On dira alors que l'on vit en Dieu.

 

   L'utilisation de mantras n'est donc pas anodine. Comme le disent les adeptes de Ramakrishna, ils sont un accélérateur d'évolution. Mais on vient de voir que leur utilisation est soumise à certaines conditions, outre le fait qu'une purification est absolument nécessaire. Dans ce domaine, comme dans celui du fameux "éveil" des bouddistes, beaucoup s'illusionnent sur leurs véritables réalisations, et en particulier bien des disciples de Ramakrishna. Il est certain que la spiritualité des prochains temps fera une large place à ce moyen que beaucoup considérent cependant, à notre époque, comme exotique ou (et!) illusoire. Comme toujours, en effet, certains croient pouvoir juger de ce dont ils n'ont pas l'expérience du haut de leur ignorance.

 

 

 

(1) Bien entendu, on ne dira pas que le processus relève de nos sciences modernes, lesquelles font de l'objectivité de leurs démarches un "sine qua non". La magie est une démarche interne à la pensée, et de ce fait parfaitement subjective, au moins dans la mise en oeuvre des causes.

(2) C'est l'explication de l'épisode du Nouveau Testament ou l'on montre le Christ multipliant les pains.