Le moi et l'ego

 

 

   Bien qu'ils entretiennent quelques rapports, on ne peut confondre l'ego et le moi. L'ego est un principe métaphysique. Le moi est une donnée psychologique. Lorsque l'on évoque l'ego surdimensionné de certaines personnes, il s'agit en fait du moi, d'un moi envahissant.

 

   L'ego est le centre auquel se rattachent automatiquement toutes nos perceptions, tous nos actes. Il est ce qui distingue essentiellement l'homme de l'animal. L'animal peut sentir l'existence en lui, mais il ne se sait pas exister. L'homme sait son existence. Il est conscient de lui-même. C'est-à-dire qu'il lie spontanément tous ses états de conscience à ce "je" central. C'est vers lui que convergent les réflexions de tous nos états d'être. Nous ne nous contentons pas, par exemple, d'éprouver tel sentiment. Nous sommes simultanément conscients de l'éprouver. C'est le "je" qui sait que l'on éprouve. Ce n'est pas sans raison que l'homme est défini comme un animal raisonnable, entendons comme un animal conscient de lui-même. C'est en ce sens qu'il est défini "animal pensant".

 

   On peut dire que l'ego est limité à ce retournement de la conscience, et, en ce sens, tous les egos se ressemblent. Les différences n'apparaissent qu'au niveau de l'intensité de la conscience du "je". Dans les débuts du parcours humain, la conscience de soi est encore embryonnaire. Elle est vague, confuse, ce qui explique la relative facilité à mourir des individus principalement centrés sur une vie matérielle rustique. Au fur et à mesure de l'évolution, cette conscience s'aiguise, ce qui, à son tour, explique la difficulté d'êtres aussi intensément conscients d'eux-mêmes qu'un Victor Hugo à sortir de l'existence. Vers la fin du parcours, l'association de tous nos états de conscience à un "je" devient extrêmement pesante. C'est alors qu'intervient le besoin de dépasser l'ego.

 

   Quand ce besoin apparaît, les exigences du moi sont déjà largement atténuées. Les valeurs altruistes se sont imposées, et la notion du "je" s'est nettement dégagée des filets du moi. Les intérêts de vie sont orientés vers le service. Une conscience nettement allocentrique  explique d'ailleurs pourquoi le sentiment du "je" s'éprouve alors comme un frein, comme un insupportable appel en arrière. La personne est prête à tout pour briser ce lien. C'est alors que, par un acte de volonté , elle ose ce qui apparaîtra comme un dépassement de l'ego: ce que les hindous appellent une "grande renonciation", les philosophes la "libération", et les chrétiens la "crucifixion".

 

   Le moi tient sa nature de la conscience égotique, mais ce n'est pas l'ego. Au fur et à mesure que l'homme prend la mesure de ses expériences, que son mental, donc, émerge, le sentiment du "je" s'affirme, et, simultanément apparaît la conscience de disposer d'un fonds d'avoirs. C'est sur ce fonds  qu'il construit le sens du moi.  Le "je" dit que l'on est. L'ego est de l'ordre de l'être. Le moi baigne dans l'avoir. Il dit ce que l'on est. L'ego nous situe en observateur: c'est le penseur dont on réalise la pleine nature dans l'expérience du cogito. Le moi est l'attachement aveugle aux acquis de l'expérience, voire à des gains fantasmés.

 

   C'est donc tout naturellement que  le moi se construit dans les pas d'un ego dont la présence s'affirme. Il se construit d'une manière inévitable. Au point même, parfois, de voiler la conscience du "je" qui lui a donné naissance. L'homme s'immerge alors entièrement dans le moi, perdant du même coup mesure et discernement. Mais le sens du moi s'atténue, on l'a dit, avec l'émergence des valeurs altruistes. Dans les termes de la spiritualité, ou de la religion, on dira que la personnalité s'imprégne des valeurs de l'âme. Avec l'expérience dite de la transfiguration(1), c'est-à-dire quand les valeurs altruistes ont fini de s'imposer à la personnalité, au moi, celui-ci disparaît en tant que centre d'intérêt. Par contre, la conscience du "je" subsiste, de même que la conscience de toutes les facultés et capacités accumulées , et la richesse est telle que demeure  le désir de les préserver. C'est la situation du jeune homme riche de la Bible que le Christ invite à le suivre avec la condition d'abandonner ses "grands biens", et qui refuse. Il faudra l'expérience de la crucifixion pour que l'ego soit à son tour dépassé. Nous disons seulement "dépassé" parce que subsistera toujours l'individualité construite dans le temps. Elle demeure, mais disparaît le retour constant des états de conscience  au Soi. Il n'y a plus rien devant soi qui impliquerait ce retour. Ce qui permettait la réflexion s'est effaçé. La dualité a cessé. L'individualité et le penseur ne font plus qu'un. Le penseur lui-même peut, dès lors, s'identifier à ce qu'il perçoit.

 

   Pour les lecteur des évangiles, ce qui vient d'être dit permet de comprendre une importante différence entre deux récits du baptême par Marc et Jean. Dans l'un des récits, il est dit que le Saint-Esprit descend sur Jésus de Nazareth. Dans l'autre, celui de Jean, le plus spiritualisé des apôtres, il est dit qu'il descend sur le Christ et demeure. C'est toute la différence entre l'expérience du baptême, ou expérience de l'ego momentanément perçu comme la substance pensante, et l'expérience de la crucifixion et de ce qui la suit, au cours de laquelle se produit l'identification au penseur. 

 

   Certains, évoquant la libération, vont affirmant la destruction du "je", destruction dont ils font le but de leurs pratiques spirituelles. On peut dire que c'est une erreur si l'on fait croire ainsi à la destruction de l'individualité. La construction de cette dernière est une étape nécessaire du progrès humain. Or, ce qui est acquis est acquis, et ne disparaît jamais. C'est, comme le dit fort justement Milarepa, l'idée du je qui s'efface, c'est-à-dire le fait de rapporter nos états de conscience à un centre. Si la notion du "je" disparaît, cela signifie que ce "je" tombe sous le seuil de la conscience par la raison qu'il n'y est plus fait référence. L'individualité est là, très forte, mais n'est plus présente à la conscience, bien qu'il soit loisible de la rappeler, de la même manière que nous pouvons, quand nous le souhaitons, prendre conscience de notre respiration.

 

   On comprendra, à ce qui est dit ici, que la libération n'a pas trait au dépassement des limitations du moi. L'erreur, parmi ceux qui cherchent cette libération, est ici presque universelle. La grande renonciation ne concerne pas l'abolition de l'égoïsme. Elle n'est pas en rapport direct avec l'aveuglement du moi intéressé à ses acquisitions. Elle ne concerne pas le fait de penser  à ce moi avant toutes choses. Le "lâcher prise" est là sans intérêt. La libération concerne le dépassement de ce qui fait l'homme simplement homme: son égocentrisme structurel. Ce dépassement implique de passer par le chas de l'aiguille, et ce chas n'est rien d'autre que le "je". La volonté seule peut le réaliser, et c'est pourquoi on dit que le "ciel" se conquiert par la violence.

 

   On réalise également que l'abandon de l'idée du "je" n'est possible qu'après avoir, dans un premier temps, accumulé toutes ces richesses de l'âme qui vont donner corps à notre individualité. Simultanément et progressivement, une tendance  altruiste se développera, au point, finalement, que l'individualité n'intéressera plus pour elle-même, mais seulement comme un apport au courant général de l'évolution. 

 

   On notera enfin que c'est l'effacement du "je" qui permet ensuite l'identification de la conscience à ses perceptions. Le voile du "je" disparaît ( le voile du temple se déchire, dit la bible), autorisant l'ouverture au réel. On rejoint l'adage antique disant que celui qui se connaît lui-même connaît l'univers et les Dieux. On comprend également le propos de la Diotime du Banquet de Platon, lequel n'attribue à la philosophie qu'un rôle d'intermédiaire, la connaissance véritable, non spéculative, venant après. Elle est alors le fait de l'Intelligence.

 

 

(1) L'expérience de la transfiguration est décrite, dans la bible, aussi bien pour Moïse que pour Jésus de Nazareth, comme une illumination totale de la personne. Nous en donnons ici le sens psychologique.