La méditation

 

    Pour comprendre la nature de la méditation, il faut avoir en tête certaines étapes du développement humain. Même si cela ne fait pas plaisir aux tenants d'une égalité fondée sur la croyance à une table rase à la naissance, tous les hommes ne sont pas au même degré d'avancement. De même qu'il y a un âge biologique, il existe un âge de l'âme. Cela explique, en particulier, les différences de sensibilité. Notons cependant, pour éviter toute accusation d'élitisme, que l'égalité entre les hommes est plus fondamentale que ces différences apparentes puisqu'elle tient à la communauté d'essence. Et cette communauté d'essence est la source de la fraternité universelle. 

 

   Platon, et avec lui la plupart des grands philosophes, distingue trois modes de connaissance. A ces trois modes correspondent trois étapes dans l'évolution. La première est en rapport avec l'accumulation des expériences du monde. L'esprit est alors entièrement tourné vers l'extérieur. La connaissance qui en résulte est l'opinion, la simple opinion personnelle, sans valeur assurée de vérité. C'est essentiellement une connaissance passive, héritée des circonstances, des rencontres et des réactions à ces rencontres. La deuxième implique une maîtrise de la pensée, un début de retour sur soi, de retrait par rapport au monde. C'est le stade de la philosophie, de la religion vécue avec autonomie, ou de la spiritualité première. A cela correspond le stade de la pensée réflexive, bien qu'il soit nécessaire de préciser la nature de cette réflexion. Platon en fait, dans la bouche de l'étrangère du Banquet, l'opinion droite. Le terme d'opinion utilisé indique assez que la connaissance acquise n'est pas encore une vraie connaissance. C'est, cependant, une connaissance forgée consciemment par l'individu lui-même. C'est une connaissance rationnelle, mais relative à celui qui la formule. La troisième étape de l'évolution concerne les approches de la libération du monde et l'après. Le mode de connaissance est alors intuitif,  et se pare du caractère de la certitude. C'est la réalité elle-même qui est directement visée. L'homme sort progressivement de la dualité pour aller vers l'identification avec ce qu'il connaît.

 

   La méditation concerne essentiellement la dernière étape, et dans des formes et proportions qui restent à préciser. 

  

    Avec la consécration au service, la méditation constitue l'un des deux piliers d'une démarche spirituelle. Pour certains, elle occupe une place prépondérante, au point même qu'ils s'y adonnent entièrement, faisant de leur propre développement un objectif unique. Par contre, rares sont les personnes exclusivement consacrées au service, quand elles ont, du moins, développé une réelle capacité à méditer. On associe donc presque toujours à la spiritualité des techniques de méditations. Mais une clarification du sens de ces techniques est nécessaire afin de distinguer ce qui ressort véritablement de la méditation de ce qui n'en a que l'apparence. Certains, en effet, baptisent précipitamment, et à tort, du nom de méditation des pratiques élémentaires visant à la conscience de soi sur les niveaux quotidiens de la vie personnelle.

 

   On donne souvent à la méditation le sens d'une réflexion. Mais beaucoup de personnes réfléchissent, dans la vie courante, sur tel ou tel problème sans que l'on puisse dire que le résultat de leurs interrogations soit le fruit d'une méditation. Cela ne tient pas à l'objet de leurs réflexions, mais au fait qu'une véritable réflexion implique, comme le terme l'indique, un retour sur ce qui a été vécu ou pensé, un retour à la source. Une succession de pensées n'est donc pas, en elle-même, le signe d'une véritable méditation, que ces pensées s'enchaînent d'elles-mêmes, par associations d'idées, ou qu'elles témoignent d'une véritable maîtrise mentale. On ne dira pas, par exemple, d'un scientifique penché sur les conditions d'une expérience qu'il médite. Il pense, simplement. 

 

   Doit-on alors réserver le terme à la pratique philosophique? On connaît le goût des philosophes pour les reprises d'idées. L'idée étant énoncée, on en reprend les termes, en des analyses souvent purement linguistiques. On dira, par exemple, que la philosophie naît d'un étonnement, pour aussitôt revenir sur le propos et  demander ce que veut dire cet étonnement. La méditation est-elle donc ce retour volontaire sur les idées? On pourrait le croire en observant la méthode socratique. Dans les dialogues dits "socratiques", Platon nous montre le philosophe athénien reprenant sans cesse les affirmations de ses interlocuteurs, pour les mettre en question, en une succession dialectique. On constatera deux choses cependant. Tout d'abord, Socrate fait retour sur les idées, et non sur les mots. D'autre part, et c'est de première importance, il n'interroge jamais personne in abstracto, c'est-à-dire en dehors de l'expérience: celle de son interlocuteur et la sienne. S'il interroge Lachès sur le courage, c'est parce que Lachès est général et a, de par cette fonction, l'expérience du courage. Socrate lui-même a été soldat .

 

   La méditation n'est pas retour sur des idées abstraites, puisées ici ou là dans des livres, mais retour sur soi. On peut, bien sûr, lire et trouver un accord intime ou un désaccord avec une idée lue. Mais encore faut-il faire cet effort de se situer par rapport à l'idée, de manière, comme dit Montaigne, qu'elle ne soit plus de Platon ou de quelqu'autre, mais de soi, si on y adhère.  Or, ce que l'on constate, dans la pratique, c'est, très souvent, une approche purement intellectuelle des textes ou d'une quelconque réalité sociale, si bien que l'on voit des kyrielles de "philosophes" nous parler de ce qu'ils ne connaissent pas d'expérience. C'est, d'une manière emblématique, le cas de Heidegger qui parle sans cesse de l'Être sans en avoir lui-même, manifestement, l'expérience.  La méditation, si elle est bien retour sur des pensées, n'est pas retour sur n'importe quelles pensées. 

 

   Elle est retour sur les pensées qui constituent notre être, lesquelles fondent non pas nos discours, mais nos comportements authentiques. Nous disons authentiques, pour les distinguer des comportements étudiés ou des présentations de soi purement verbales. La méditation, entendue comme réflexion sur un objet de pensée, est donc un retour sur les pensées de l'âme. C'est, très exactement, la démarche de Socrate, lui qui se présente comme un accoucheur des âmes. Il s'agit de comprendre la nature de ce que l'on exprime innocemment, quand l'homme est assez courageux pour être lui-même en toute simplicité. N'est-ce pas ce courage et cette simplicité que Socrate, encore, requiert de ses interlocuteurs? Il est d'ailleurs remarquable que l'on puisse provoquer les expériences susceptibles de nous révéler à nous-mêmes. Il suffit pour cela d'aborder toute réalité sans barrières, naïvement pourrait-on dire, et, en particulier, sans barrières mentales(1). Descartes dirait peut-être: sans "préventions". La sensibilité est alors concernée, laquelle est en relation avec la conscience. Le non soi devient un moyen de se connaître, si l'on décide d'étudier la manière dont on se situe par rapport à lui.

 

   Il n'y a pas de méditation véritable sans une concentration mentale préalable. Non pas une concentration du mental sur un objet, mais du mental en lui-même. Le penseur concentré est isolé du monde sensible, de la sphère des sentiments et émotions, ET de l'agitation mentale. Il est, du fait de ce retrait, dans ce que certains appellent un vide, mais qui n'en est pas un. C'est au contraire un état de grande vigilance, de présence à soi. Etat suffisamment difficile à obtenir pour que Vivekananda considère que le garder une douzaine de secondes soit un succès. A partir de là, qui est la position du penseur incarné, ou observateur vigilant, on peut décider d'orienter le mental silencieux vers le "bas" ou vers le "haut", mais toujours dans une attitude d'expectative(2). Une véritable méditation commence alors. C'est la position adoptée naturellement par le grand scientifique théoricien,  par le poète inspiré, ou par le philosophe qui ne va pas seulement au marché pour acheter ses légumes, mais aussi, comme le disait Sénèque, pour voir comment les choses se passent.

 

   Pour comprendre la nature de la méditation, il est essentiel de saisir que le méditant ne se fait pas créateur. Il n'est pas dans une démarche conceptuelle. Il est récepteur, c'est-à-dire ouvert au réel dans l'intuition. Bien sûr, son intuition revêtira des formes qui dépendent de lui. Il aura peut-être à créer des concepts pour rendre compte de la connaissance acquise. Mais fondamentalement la vérité lui advient. Toutes les personnes ouvertes à de réelles intuitions diront le caractère distant de l'objet. Celui-ci est transcendant, pour utiliser un vocabulaire philosophique. On saisit des idées, l'âme des êtres et des choses, les impressions subtiles de réalités lointaines. Ces données viennent à nous, elles ne sont pas "nous", à l'origine, mais le deviennent.(3)

 

    Rien du non soi ne peut être intégré, assimilé, sans la participation de la conscience. Sans elle, tout reste extérieur. La conscience est le lien incontournable du soi personnel avec les autres soi. Et c'est pourquoi une véritable méditation ne peut commencer sans la focalisation, d'abord, dans le mental individualisé, ou âme personnelle, avec sa capacité de mobilisation de la conscience. C'est l'alliance du mental et de la conscience, dans ce que l'on appelle l'amour intellectuel, qui permet de dépasser les simples données sensibles, les réactions émotionnelles et les pensées concrètes. On ne regarde pas la couleur des yeux, mais le regard qui révèle l'âme. Non pas le temple, dirait Baudelaire, mais les paroles qu'il laisse parfois sortir. La conscience seule peut nous permettre d'échapper au solipsisme d'une pensée purement intellectuelle. Une conscience réflexive a pour effet de nous mettre dans les dispositions de percevoir finalement l'âme, puis l'essence des êtres.

 

   Lorsque, par cette démarche intuitive, on sort complètement de la dualité, des techniques nouvelles de méditation apparaissent. La pensée ne part plus d'un objet, mais d'une intention. L'approche se fait conjointement avec le mental et la conscience. La conscience est ce qui capte au moyen du mental, ce qui filtre et assimile. Et parce qu'elle filtre, elle protège. La conscience maîtrisée, donc dépassée, est l'égide d'Athéna, la déesse de la sagesse. Ce type de méditation, sans point d'appui initial, est parfois appelé "méditation sans objet". C'est cette forme  de méditation qui ouvre sur l'univers entier, avec, évidemment, différentes particularités opérationnelles. Tout un monde à découvrir et expérimenter. Toujours est-il que la méditation sera un moyen de prouver le transcendant et d'apprendre à le pénétrer progressivement, loin de la dépendance aux textes, révélés ou non.

                                                                                                                                              

 

(1) C'est ce que l'on fait dans la contemplation artistique quand on se laisse pénétrer par l'oeuvre, démarche éclairante non seulement quant à l'oeuvre, mais aussi quant à nous-mêmes . On opposera cette attitude à celle qui consiste à acquérir une "culture" par accumulation des noms d'oeuvres, de dates et d'auteurs, et de toutes sortes de circonstances, privilégiant l'analyse à l'approche globale.

(2)  L'idée que se font certains de la méthode socratique, disant que Socrate savait où il menait ses interlocuteurs, est erronée. Sa démarche était bien créatrice, les objections naissant des réponses et des thèses de ses interlocuteurs. Cela demande un esprit ouvert, ignorant peut-on dire, ou dépourvu d'idées préconçues. 

(3) Le rétablissement de la notion de transcendance est fondamental dans l'optique d'une civilisation moins centrée sur le moi.