L'Humilité et l'affirmation de soi

 

 

   L'humilité, telle qu'elle est comprise de nos jours encore, est une attitude anachronique. Néanmoins,  dans sa vérité c'est une vertu cardinale.

 

   Pratiquée essentiellement par les adhérents d'obédiences chrétiennes, mais infusée profondément dans la société, l'humilité est assimilée à un abaissement de soi. Dans son Traité des vertus, Jankélévitch en fait le fondement des vertus. Etre humble, ce serait se reconnaître pour ce que l'on est, c'est-à-dire peu de choses. Le jugement jaillit donc d'une comparaison. "Peu de choses", mais par rapport à quoi ou à qui ? Pour le chrétien, la réponse est simple: par rapport à Dieu. Dieu est sensé représenter l'infini, de sorte que, devant lui, nous devrions nous abîmer dans le néant. Il nous faudrait donc insister sur une finitude jamais assez réalisée. Je ne résiste pas à évoquer le pourtant excellent Jean Guitton citant une pensée de sa mère, pensée dont il disait  se nourrir : " Un esprit convaincu de sa faiblesse et de sa nullité, une volonté rangée à l'ordre et résignée, ce n'est pas encore un coeur humble. Il faut y ajouter la souffrance et la considérer sans révolte, dans sa simplicité."

 

   Il me semble voir là une position diamétralement opposée à celle revendiquée par l'homme moderne. Celui-ci aspire à s'affirmer, et sa revendication est on ne peut plus légitime. Quand l'animal développe l'instinct de vie, l'homme affirme son individualité. Il tend à acquérir des facultés et autres qualités, qualités teintées d'une couleur propre, lesquelles construisent peu à peu sa personnalité. Et naturellement il cherche à les insérer dans la société. Ce peut être avec excès, bien sûr. On peut se surestimer. Mais, en elle-même l'intention n'est pas critiquable. Si l'on s'inscrit dans une démarche de négation de soi, le risque est évidemment d'affaiblir ses qualités, à son propre détriment, mais aussi à celui de la société que l'on prive de ces ressources. Une saine conscience de sa valeur, un vrai positionnement de soi dans l'existence permettent de vivre dans la clarté, à l'air libre, tout en étant utile au maximum de sa richesse intérieure. 

 

   On n'a sans doute pas assez remarqué à quel point la paix sociale dépend d'une saine affirmation des individus. On peut, certes, obtenir une paix relative en imposant une discipline. Brutalement, selon la méthode des dictateurs, ou plus subtilement en exigeant de ceux que l'on domine abnégation et obéissance. C'est toujours, dans ces cas, une paix contrainte, vicieuse. Il n'y a de paix sociale véritable que dans une saine affirmation de soi. La  chose peut s'observer dans la plupart des établissements scolaires. Beaucoup d'élèves ne trouvent pas leur compte dans le tout intellectuel habituellement offert. Or, sans attrait un enseignement ne permet pas l'expression de soi. Il en résulte des étouffements, voire des révoltes. D'ailleurs, nos soi-disant démocraties feraient bien de réaliser à quel point l'appel épisodique à voter est insuffisant. A tous niveaux, le peuple devrait être encouragé à s'exprimer et agir.

 

   On sait bien que l'habitude de l'auto-flagellation a pour effet des comportements déviés. L'affirmation est pour l'homme une nécessité. Celle-ci tient à son besoin profond de liberté, et, pourrait-on dire, à un appel de l'Etre. Quand, donc, un individu est empêché de s'ouvrir à la vie, ou s'en empêche lui-même, des systèmes de compensation se mettent en place. On le sait bien, souvent l'humilité extérieure à pour corollaire un fort orgueil intérieur. La psychologie dira que ce qui n'est pas dehors est dedans. Des religieux trouveront peut-être un équilibre en imaginant la compensation à une vie personnelle contrainte dans une récompense céleste, par delà l'existence matérielle. Pures chimères ! On ne se grandit pas dans le ciel en se faisant petit sur terre, contre le bon sens. La vertu est affirmation, pas négation! 

 

   D'où vient ce renversement par rapport à des valeurs antiques et consubstantielles à l'homme? D'une interprétation erronée d'un épisode des Evangiles, lequel nous montre le Christ lavant les pieds des apôtres. On l'interprète habituellement comme un signe d'abaissement. Celui qui est considéré, par certains, à l'égale de Dieu ne se fait-il pas tout petit, plus petit que ses disciples?  Interprétation malheureuse, responsable, avec d'autres, du discrédit de textes généralement profonds. Le sens à retenir est que le personnage central des Evangiles présente l'image d'un serviteur. Mais d'un serviteur  étranger à toute servilité. Il n'est pas effaçé. Il ne s'humilie pas. Il donne fraternellement à évoluer sur le chemin de la vie grâce à sa richesse d'âme. C'est parce qu'il a beaucoup réalisé qu'il peut beaucoup donner. Il est parfaitement conscient de sa position, de sa valeur. Et il met cette valeur au service des autres. Que voulez-vous apporter aux autres si votre lumière est mise sous le boisseau?

 

 

   On trouve ici un premier sens, solide, le l'humilité. C'est le fait de se saisir tel que l'on est. Le fait de connaître sa valeur, ce que l'on peut apporter à autrui dans le cadre familial, au travail, dans les Organisations Non Gouvernementales, (organisations à vocation évolutive), etc. Ni surévaluation, ni sous-évaluation: juste ce que l'on est. Thomas d'Aquin avait relevé ce sens du mot. Ce n'est pas si facile de parvenir à cette justesse. Elle demande de se connaître soi-même. D'où l'on voit que l'on touche à la philosophie.

 

    Un deuxième sens pourrait procéder du contact avec l'amour spirituel. La valeur de cet amour, lequel résume toutes les valeurs altruistes, fait paraître, aux yeux émerveillés du mystique, les valeurs personnelles, et donc la personnalité, de bien pauvre dimension. Il se sent comme l'enfant devant la bienveillance parentale. Ainsi Jean Guitton poursuit-il: " (...) le coeur se calme, s'abaisse, se ploie et finit par se fondre. L'orgueil est vaincu. L'homme ne peut plus pleurer sans se rapprocher intérieurement de son enfance". Aussi vrai que soit ce sentiment, ce n'est jamais qu'une réaction à un contact inattendu, parce que non maîtrisé, lequel ouvre à un horizon de valeurs supérieures. Mais ces valeurs elles-mêmes sont destinées à faire partie de notre héritage. Qui est généreux, altruiste, compatissant, juste dans l'appréciation de soi, etc ? Nous-mêmes, n'est-ce pas !

 

 

   Toutes ces qualités ne justifient aucunement de s'abaisser.  Il n'y a aucun orgueil à se savoir doté de qualités spirituelles. Juste du bon sens. Quand le Christ dit qu'il est la Voie, ce n'est rien moins qu'affirmer qu'il est le modèle même de la personne pénétrée de l'amour spirituel; qu'il est, à ce titre, cet amour lui-même. Est-ce de l'orgueil ? S'il dit vrai certainement pas. Si, au contraire de cette affirmation, il avait mis sa lumière sous le boisseau, quelle perte cela n'eût-il pas été ? La perception de l'amour spirituel (" intellectuel" disait Spinoza ) ne justifie aucunement de se ravaler jusqu'à la négation de soi. Il n'y a pas là de véritable humilité.

 

 

   Qu'est-ce donc que l'humilité? Elle est dans une attitude d'esprit toute de souplesse, laquelle s'appuie sur un sens aigu de la relativité, allié à une appétence tout aussi vive de la vérité. Donnons sans hésitation en exemple notre Montaigne, philosophe à la française et formateur de tant d'esprits. L'humilité consiste dans la capacité à changer ses idées et ses comportements devant l'évidence de pensées plus vraies. Tout le contraire de l'orgueil , lequel est fixité, stagnation, concrétion. Tout le contraire aussi du scepticisme, lequel manque du sens de la vérité et met tout sur le même plan. La difficulté de l'humilité tient au fait qu'elle est à la fois adhésion, adhésion ferme à une vérité, et aptitude à dépasser ce à quoi l'on adhérait. Elle est donc une capacité à opérer de vivants retraits. Elle est le fil conducteur sur la voie du retour à sa propre essence. Elle est dans une capacité à prendre distance par rapport à soi, jusqu'à se libérer entièrement de l'ego. Pas une mince vertu ! Mais une vertu, une force intérieure sans rapport avec l'habitude de l'abaissement de soi !