L'expérience spirituelle

 

 

 

      Pour certains,toute connaissance provient de l'expérience ou en dérive. C'est la doctrine des empiristes. Il n'y aurait rien dans l'esprit qui ne soit d'abord dans les sens ou ne s'appuie sur ses données. Les principes de la raison eux-mêmes seraient  les fruits de l'expérience du monde. Ainsi de la relation de cause à effet, laquelle ne serait que la prise de conscience de liaisons constantes entre deux phénomènes, l'un précédant l'autre, là où des rationalistes voient dans l'antécédent la cause efficiente du second.

 

      On comprend que l'expérience évoquée par les empiristes est l'expérience sensible. Ils ne disent pas, bien sûr, que nos connaissances se réduisent aux données brutes des sens. Mais, dans la mesure où toute connaissance dériverait des sens, le sensible circonscrirait la sphère de nos connaissances, en marquant les limites. Kant a, si l'on peut dire, justifié cette limite et fondé, soi-disant, notre incapacité à la dépasser en faisant du temps et de l'espace des formes à priori de notre sensibilité. Pour dire les choses plus simplement, nous ne pourrions rien percevoir qui ne le soit sous la forme de la succession des phénomènes ( les choses perçues nécessairement les unes après les autres) et de leur contiguïté ( les choses perçues nécessairement les unes à côté des autres). Autant dire que nous serions prisonniers de ces manières particulières de percevoir. La réalité elle-même nous échapperait à jamais. Ce qu'il appelle le noumène transcenderait notre faculté de connaissance. Seuls les phénomènes, c'est-à-dire l'apparence du réel, seraient accessibles.

 

       Sommes-nous donc bloqués là, dans une connaissance éternellement relative? Les idéalistes - voir en particulier les philosophes allemands du dix-neuvième siècle - imaginent pouvoir contourner l'impossibilité en utilisant la raison, en l'occurence le sens commun. Il s'agit, somme toutes, de spéculer sur la nature de l'absolu en s'appuyant sur le principe de non-contradiction. Si l'on parvient à imaginer, à partir de ce qui nous est accessible directement, c'est-à-dire les données sensibles, les faits et ce que l'on peut en déduire par analyse et raisonnement, si, donc, on parvient à construire un modèle, une vision cohérente, sans contradictions, alors on estimera que l'on a dévoilé l'absolu. Cependant, la démarche est  aussi audacieuse que risquée. Pour deux raisons ! Tout d'abord, l'auteur du système n'est pas à l'abri d'une contradiction inaperçue. L'expérience montre que de telles contradictions sont inévitables, oblitérant de ce fait tout le sens du travail entrepris. Quand bien même rejoignent-ils - ce qui est également inévitable - quelque réalité métaphysique, ce ne pourrait être que par rencontre(1). Par ailleurs, il est clair, et c'est la deuxième raison, qu'une telle connaissance est nécessairement indirecte. On ne touche pas, ainsi, à l'absolu. On n'en a pas l'expérience. On n'a fait que spéculer sur sa nature.

 

          On pourrait, par conséquent, sombrer dans une sorte de désespoir ou de résignation, et, sauf à s'obstiner dans la voie d'une approche extérieure du réel ou à adopter une attitude religieuse, s'engager dans cette sorte de scepticisme pour lequel tous les chats sont gris. Cette forme négative du scepticisme, en effet, établit que toutes les idées se valent. Les contradictions n'ont aucun sens, puisque chacun est la mesure du vrai, et au moment où il l'exprime. On a parfois rapproché l'attitude de Socrate de cette manière sceptique. Il y a cependant une différence majeure, à savoir que Socrate, lui, alors même qu'il sait n'avoir pas la connaissance de l'absolu, croit en la vérité. Il sait qu'il a en lui-même le moyen d'accéder à l'absolu - il y est d'ailleurs incité par son "daïmon", son âme -, mais il s'est décidé à ne pas le poursuivre pour remplir ce qu'il a estimé être sa tâche: éveiller à l'âme, accoucher les âmes ( c'est la célèbre maïeutique).

 

        Si le réel est accessible, ce ne peut être qu'au moyen d'une expérience, expérience que le philosophe qualifiera de métaphysique(2), le religieux de mystique, tandis que le spiritualiste la désignera, évidemment, sous le terme de spirituelle. On ne peut qualifier une pensée de "métaphysique" que si elle part d'une expérience, pour la décrire, pour la décrypter, pour la situer. Sinon la pensée reste spéculative. Une telle expérience est-elle possible? Certainement si l'on se réfère aux dires de maints personnages dont la qualité est, par ailleurs, indéniable, que cela soit dans les domaines de la philosophie, de la religion ou de la spiritualité. La question est plutôt de savoir comment ce genre d'expérience est possible, alors que l'utilisation du sens commun dans cette tentative conduit à un cul-de-sac.

 

         La réponse à ces questions se trouve dans l'analyse de la notion d'expérience. Une expérience cognitive est une rencontre. C'est la rencontre d'un sujet et d'un objet par l'intermédiaire d'organes de connaissance. Le problème réside dans la diversité du non-soi ou objet, et des moyens de connaissance de cette diversité. Aux différents niveaux, plans ou sphères du connaître correspondent des organes de perception différents ou différemment constitués. On connaît le monde sensible au moyen des sens et du sens commun. Mais ces sens nous sont inutiles pour comprendre les sentiments. Eprouver ces derniers est du ressort de la sensibilité affective. Avec les sens on ne saisira jamais chez autrui que les signes d'une réaction affective, laquelle nous échappera totalement sans une capacité d'empathie. De même ne saisit-on pas le sens des choses au moyen du sens commun ou de la sensibilité affective. Le sens ne réside pas, par exemple, dans les mots et dans l'analyse des mots. Quand on veut comprendre réellement une idée, on doit passer au delà de la forme, on doit la pénétrer. Pour cela une sensibilité mentale est nécessaire laquelle forme ce pouvoir que l'on appelle la pensée abstraite. La perception des concepts suppose donc un moyen de connaissance que le simple bon sens, avec ses analyses et ses raisonnements , ne peut fournir. Le mental doit se transformer, il doit devenir sensible. C'est la raison pour laquelle le Parménide de Platon, dans l'ouvrage éponyme, conseille au jeune Socrate de commencer par assouplir son mental. Pour saisir un certain niveau de l'Etre, un moyen spécifique est nécessaire.

 

        Mais la sensibilité mentale ne nous ouvre pas encore les portes de la métaphysique. Pour celle-ci, un nouvel effort est nécessaire afin de se doter de l'instrument adéquat. Non seulement le mental doit-il devenir sensible, mais il doit, en plus, être complétement apaisé, comme un lac de montagne dont la surface sera sans rides. Il doit être sous contrôle complet. On sait que la tendance du mental est à la production, agitée ou ordonnée. Il tend en permanence à l'activité. Or, un mental actif, d'une manière, d'ailleurs, le plus souvent réactionnelle, est un organe qui voile le réel. Le mental doit donc devenir simplement l'oeil du véritable connaisseur, connaisseur qui est la conscience. C'est ainsi que l'on s'ouvre au monde intelligible, monde des idées et non pas des concepts(3). C'est la porte d'entrée de la métaphysique expérimentale. Lorsque l'on saisit ainsi une idée, il y a identification de l'être pensant à l'idée perçue, comme le montre l'histoire des grands découvreurs, des grands poètes et des grands spiritualistes. Il n'y a plus, dans ce mode de perception, de voile entre le connaissant et l'objet de la connaissance. Ce commencement est le véritable retournement, la véritable conversion décrite dans le mythe de la caverne. Un religieux ayant dépassé le stade du mysticisme évoquera ce moyen de perception en parlant de contemplation, tout  de même  qu'un  spiritualiste tel que l'hindou Patanjali.

 

        L'expérience métaphysique ou spirituelle est donc possible, sous réserve de se doter de l'instrument adéquat de perception. On dit bien "se doter", car si l'instrument est bien là, en puissance comme dit le philosophe, chez tout un chacun, encore faut-il l'adapter, le purifier de toutes les accumulations et dérives passées. Un véritable travail est nécessaire, lequel ne peut consister simplement, comme l'indique Descartes, en l'adoption de règles de pensée. C'est l'instrument lui-même qu'il nous faut longuement fourbir. 

           

         

       

 

 

(1) Ce pourquoi Platon fait de ce mode de connaissance - dans la bouche de la Diotime du Banquet -  une simple opinion, droite cependant, c'est-à-dire authentique parce qu'elle émane effectivement d'un travail de la pensée, et parce qu'elle peut rencontrer la vérité.

(2) Certains veulent considérer que l'ouvrage d'Aristote appelé  Métaphysique tient son nom du fait qu'il vient après la physique dans la succesion des oeuvres du Philosophe. Raison fort superficielle. La vérité est que la métaphysique traite de ce qui est au delà de la physique, donc du réel.

(3) L'un des grands philosophes bouddhistes, Nagarjuna, disait très justement que " seul celui qui se libère des dichotomies et des limites conceptuelles perçoit les choses telles qu'elles sont."