La patience

 

 

  La patience est une vertu habituellement associée à l'amour. Dans son analyse de la charité, Saint Paul la nomme en premier sous la dénomination de longanimité. C'est la faculté de supporter, particulièrement les offenses et les souffrances morales, mais aussi, par extension, tout ce qui vient contrarier le moi. Tout autant que pour l'humilité, on pourrait dire que la patience n'est pas la qualité la plus recherchée de notre époque. Une certaine impatience emporte plutôt les consciences dans le refus de toute contrainte et dans le toujours plus vite, que ce soit dans les déplacements ou l'exécution des tâches. Les défaillances et les dépendances sont de moins en moins bien supportées. Il en résulte une manière de course en avant "agrémentée" , en contrecoup, d'une bonne dose d'irritation.

 

  C'est qu'il faut souvent  subir ou faire malgré soi. Pour une majorité d'humains, la patience est ce à quoi on se sent obligé. Elle est la conséquence de nos contraintes familiales et sociales. Les parents qui reviennent du travail doivent souvent prendre sur eux pour ne pas s'emporter devant des enfants inattentifs ou turbulents. Qui n'a pas imaginé, au travail, en son for intérieur, envoyer promener un chef autoritaire, sans, cependant, s'autoriser la chose ? Plus intimement, la patience s'impose quand les besoins, les désirs, ou les aspirations ne trouvent pas de satisfactions rapides. Souvent, il faut se contenter de ronger son frein. Sur le stricte plan de la personnalité, la patience est ce que l'on nous impose ou ce que l'on s'impose. Rien donc de très sympathique. L'aisance matériel est, dans ce contexte, un moyen de pallier aux contraintes. La patience est alors, il est vrai, beaucoup moins sollicitée. Le constat n'est pas de peu d'importance puisque l'impatience est un des moteurs du matérialisme, conduisant à la recherche des biens de confort et à la course à l'argent. De là à faire de la pauvreté, dans un renversement complet par rapport aux préceptes chrétiens, le mal absolu, il n'y a qu'un pas, déjà franchi. Et de penser que tout est permis pour en sortir est bien souvent l'étape suivante.

 

   La patience est-elle donc, dans ses survivances, un pur anachronisme ? N'a-t'elle pas de signification plus profonde que le simple fait de supporter, à contrecoeur, ou malgré soi ? La religion, on vient de le dire, associe la patience à la charité, ou amour spirituel. Elle en fait donc une vertu. Et une vertu n'a rien de contraint ou de négatif. C'est, au contraire, une force et une liberté. En quoi la patience peut-elle donc être une vertu?

 

   Lorsque l'on évoque l'amour, on comprend habituellement une manière de réaction cantonnée au domaine vague du sentiment. Il semble bien difficile à la plupart des gens d'accepter l'idée que l'amour puisse ne pas être une réaction sentimentale, mais une action intelligente. Aimer, d'une manière positive, c'est comprendre. C'est donc saisir et envelopper dans sa conscience. L'amour spirituel n'est pas le contraire de l'intelligence. Il en est la racine. L'amour vrai s'appuie sur le mental et illumine les situations. C'est avec le coeur que l'on comprend vraiment. Il faut distinguer  cette approche sensible et intelligente de l'approche intellectuelle du réel. Quand on saisit, par exemple, le comportement d'une personne d'une manière purement intellectuelle, c'est-à-dire en nommant ses attitudes selon des catégories, ou en lui attribuant nominalement des qualités ou des défauts, l'approche reste extérieure. Avec cette conséquence que l'attitude par rapport à cette personne n'est en rien changée - en tous cas dans l'immédiat. Peut-être même serons-nous moins enclins à  supporter les défauts, et une patience négative sera sollicitée.  Au contraire, la compréhension amenée par l'amour vrai élimine les facteurs séparatifs précisément parce qu'il y a compréhension, parce que les raisons, les motifs et les motivations perçus ont une résonnance en nous-mêmes. Il en résulte une patience positive(1).  A la limite, la patience, menée à sa perfection, intégre le monde entier dans la conscience, éliminant de ce fait toute réaction. On parlera de détachement. C'est donc aussi un facteur de libération.

 

   On admettra la profondeur de cette qualité ou disposition d'âme. Néanmoins, on peut la mettre en oeuvre dans une dimension supérieure ! A la patience subie ou résignée, à la patience compréhensive, on peut ajouter une forme plus englobante, synthétisante. Quand la première forme est liée à la personnalité nue, la deuxième à l'âme, cette troisième  est liée à la volonté spirituelle, et par conséquent à notre essence.  Elle est une capacité à mener une action en maintenant dans l'esprit, de bout en bout, sans discontinuité, l'idée du bien à accomplir. Il faut comprendre que l'idée seule n'est pas en jeu, puisque cette idée demande un accomplissement. Il s'agit donc de maintenir l'idée dans la conscience tout en mettant en oeuvre progressivement les différentes étapes de la réalisation. L'idée première trace les limites de notre action. Le travail s'effectue donc à l'intérieur de ces limites, mais comme si la chose était déjà réalisée. Cela demande évidemment de porter l'idée jusqu'à la réalisation. Ce en quoi consiste la patience. Un homme de volonté tel que Jules César a exprimé assez bien cette disposition en préconisant de se hâter lentement. Se hâter vers la réalisation, mais en donnant le temps à l'accomplissement.

 

    C'est le mode d'action que l'on prête à Dieu dans son entreprise de création. D'abord il conçoit, nous dit-on, et juge de la pertinence de son idée, puis la met en oeuvre par le moyen des hommes, des races et des civilisations. Pendant tout cet accomplissement, sa volonté  maintient l'idée première. C'est en ce sens que Descartes évoque la Volonté continuée, c'est-à-dire permanente, de Dieu, tellement nécessaire que si l'auteur de la création venait à cesser de vouloir, son oeuvre s'écroulerait, et nos vies avec elle. L'idée première n'est pas, en effet, comme une image ou un concept. C'est une énergie, l'énergie de la volonté ou du dessein, laquelle soutient le projet dans sa totalité. La tentative de fonctionner de cette manière, dans les petites occurences de la vie, montrera vite, à qui n'est pas initié à cette volonté, à quelles tensions cela peut mener. Mais pour qui veut progresser vers la maîtrise de cette disposition, et s'approcher ainsi de son essence, voilà un type d'exercices très prometteur. 

 

(1) La patience n'exclut évidemment pas les ajustements ou les demandes d'ajustements. Mais ceux-ci prennent alors une dimension raisonnable propre à en faciliter l'aboutissement.