L'Eveil

 

 

 

   La notion d'Eveil est un thème d'actualité pour la spiritualité moderne et occidentale, essentiellement en relation avec la percée du bouddhisme dans nos pays.  Cette notion est entourée d'un halo de prestige en raison de son association à la personne du Bouddha historique, Gautama. L'éveil est le moment de la réalisation de ce personnage, réalisation qui l'aurait fait sortir du cycle des réincarnations. Autant dire que cette notion est liée à celle de l'immortalité. Qui peut dire qu'une telle perspective soit sans attrait, surtout pour ceux qui se trouvent confrontés à la difficulté de vivre, matériellement, affectivement ou moralement? 

 

   Mais parce qu'il s'agit de sphères éthérées, peu familières à nos consciences matérialistes, l'Eveil, de réalisation forcément rare, est entouré de flou, sinon de mystère. Il est toujours difficile à ceux qui n'ont pas l'expérience d'un certain état de l'Etre d'en parler avec justesse. Or, parce que l'Eveil est la finalité de la pratique religieuse bouddhiste, on l'évoque couramment et on en poursuit la réalisation, souvent  même avant d'y être préparé. On aura ainsi tendance à assimiler certaines expériences plus modestes au plein éveil bouddhique.On s'appuie d'ailleurs non seulement sur les dires du Bouddha lui-même, mais aussi, parce que ces dires sont obscurs quand ils traitent de l'Eveil lui-même, sur les écrits des adeptes les plus autorisés de cette philosophie. Or, on sait que ceux-ci  interprétent les textes à la lumière de leurs propres expériences, ravalant , bien souvent, les réalités dont ils traitent à un niveau qui n'est pas celui du Maître. D'où résulte beaucoup de confusion, et surtout une banalisation de la notion d'Eveil.

 

   Evoquer l'Eveil ou l'illumination revient au même dans l'esprit des adeptes du bouddhisme. Le Bouddha Gautama est, d'ailleurs, fréquemment appelé "l'Illuminé" par ses disciples. Or, l'illumination renvoie à des expériences très variées, dont certaines sont bien éloignées du véritable éveil. On peut ainsi imaginer assez facilement que la première irruption d'une lumière dans le cerveau est le signe de la réalisation tant espérée. Disons d'abord que cette expérience est une réalité, sans doute plus courante que l'on ne l'imagine, et qu'il s'agit bien d'une lumière et non d'une expression symbolique pour signifier une quelconque compréhension. Cette lumière, parfois, donc, perçue dans la tête, indique un rapport avec l'âme. Mais cette perception ponctuelle n'indique rien de plus que ce rapport établi consciemment avec elle(1).  Il y a souvent loin de ce contact à la fusion de la personnalité avec l'âme, et plus encore à la réalisation du fameux Eveil.

 

    La fusion, laquelle intervient bien après les premiers contacts, est elle-même l'occasion d'une illumination de plus grande ampleur puisque  tout le cerveau se trouve alors, et soudainement, illuminé. C'est ce qui est rapporté dans la Bible, tant en ce qui concerne Moïse que Jésus de Nazareth. De Moïse on dit qu'il redescendit de la montagne- symbole d'initiation- le visage rayonnant de lumière. L'épisode concernant le Nazaréen est celui de la transfiguration dans lequel on dit les trois disciples présents subjugués par l'illumination de leur mentor. Mais comme un tel phénomène est un événement purement intérieur, il faut comprendre que ce sont les trois aspects de la personnalité qui se voient inondés de lumière. Psychologiquement, cette expérience signifie que le moi, avec ses valeurs égocentriques, est définitivement dominé, en ce sens que la personnalité ne peut plus être guidée que par les valeurs altruistes, d'amour diront certains. C'est la réalisation qui se trouve au fondement d'une totale consécration au service, comme on aura pu la voir exprimée par le penseur rationaliste Krishnamurti, après ce que certains appellent sa réalisation. Mais, ceci, aussi sublime que ce soit, n'est pas encore l'Eveil.

 

    Deux conditions doivent encore être remplies pour y atteindre. Tout d'abord, un dépassement de la conscience, aussi étrange que cela puisse paraître. Ce dépassement est décrit dans le Nouveau Testament sous le nom de crucifixion. Meurt, en effet, selon ce récit, le fils de Dieu. Or, le fils de Dieu est l'instance médiane de notre nature, à savoir l'aspect conscience. Plus simplement, le Bouddha, Gautama, se dira délié de la conscience.(2) En réalité, la conscience ne "meurt" pas. La signification est que cet aspect est dominé, et qu'il peut fonctionner dorénavant d'une manière automatique dans l'acte volontaire de connaissance.  Si la conscience est dominée, cela veut dire que notre être, le penseur en nous, est ailleurs focalisé. Certes, l'expérience considérée ouvre sur l'universel. D'où la description de son propre état par Gautama se disant," l'Accompli, profond, incommensurable, ardu à scruter, tel l'océan". Mais contrairement à ce que certains veulent croire, il n'y a nulle disparition de l'individualité. Celle-ci ne se fond pas dans on ne sait quel malstrom. Bien au contraire, elle est d'autant plus présente, forte, que son horizon est plus universel. Cette individualité sauvegardée et renforcée se trouve donc sur un autre plan, dans une autre dimension.

 

   L'épisode de la crucifixion n'est pas encore l'Eveil d'un Bouddha, bien que l'état qui en résulte en soit très proche. La domination de la conscience produit le détachement du monde. Ce qui, dans les Evangiles fait dire à l'apôtre Jean qu'il n'est pas du monde, et à Gautama que l'ascète qui a réussi a pu "échapper à l'empire de la nature"(3). Mais l'Eveil exige que soit trouvé le lieu d'où il est possible de goûter la nature sans risquer de retomber sous sa dépendance. Dans les termes de la philosophie bouddhiste, cela marque l'extinction définitive du désir. L'amour spirituel, et la sagesse qui en résultent ne sont pas suffisants pour garantir le succès obtenu. Il faut que l'ascète, le philosophe, ou le religieux s'élève, soit "exalté" plus haut encore(4).

 

   Ce lieu est bien mentionné par le Bouddha, mais sa nature n'est pas révélée. Il ne l'est pas car la capacité à situer sa grande réalisation n'était pas, manifestement, en son pouvoir. Cela peut étonner, mais ceux qui ont la connaissance des révélations spirituelles savent qu'il y a une grande différence entre la réalisation elle-même et la situation de cette expérience, autrement dit la compréhension de sa signification. On peut, par exemple, faire l'expérience de l'amour spirituel, et ne pas se rendre compte qu'il s'agit d'un contact avec l'âme, ou de ce que les chrétiens appellent la naissance du Christ. On ne se sait pas forcément un deux fois nés. Or, situer une expérience est facilité quand le chemin a déjà été balisé, ce qui n'était apparemment pas le cas pour le Bouddha historique. Pour identifier clairement le lieu, il aura fallu, semble-t'il, attendre le Christ des Evangiles qui évoque à de nombreuses reprises le Père, c'est-à-dire la Volonté divine. Car tel est ce lieu élevé.

 

   L'Eveil implique le détachement du monde, et la dotation de la Volonté. Nous disons bien dotation, et c'est ce qui accomplit réellement l'Eveil. Il est bien, alors, question de lumière. Mais non de cette lumière qui fait irruption dans un lieu obscur, celui dans lequel on se tient en tant que personnalité plus ou moins pénétrée par l'âme. Il ne s'agit pas de cette lumière qui éblouit. C'est à la lumière du jour que l'Exalté émerge. Il lui est permis alors de voir s'éloigner, sous lui, le monde et son obscurité. De même que l'horizon sépare le ciel de la terre, de même l'Eveil partage sans couture le jour de l'obscurité qu'il révèle.

 

   On pourrait  exprimer la nécessité de ces deux conditions d'une autre manière. La première condition est la parfaite maîtrise de la pensée, le sage étant, selon les termes du Bouddha, " conscient de penser". Autrement dit, le sage se caractérise par la conscience de percevoir, conscience s'appliquant à toutes perceptions. C'est ce qui le fixe dans l'amour spirituel ou domaine de l'intuition et signifie, bien sûr, la distance au monde. La deuxième condition est la connaissance de "l'espèce conscience", connaissance qui implique un lieu distancié, le troisième aspect de notre nature, l'Esprit, caractérisé par la Volonté. Cette connaissance signifie non seulement le dépassement, mais aussi la maîtrise de la conscience. C'est un pas de plus que ne réalise la première condition puisque, avec celle-ci, le risque de rechute est possible, compte tenu d'un manque d'enracinement. Ce risque est d'ailleurs évoqué dans les Yoga Satras de Patanjali. L'enracinement dans la volonté oblitère ce risque. Dès lors, le sage peut diriger sa conscience là où il le veut pour intégrer ce dont il a besoin. C'est la raison pour laquelle le Christ peut dire qu'il est venu apporter le glaive. Ce qui, bien sûr, ne signifie pas la guerre, mais cette pointe de la conscience que l'on peut faire pénétrer là où l'on veut. Cette pleine disposition est tout simplement l'avenir de l'humanité.

 

   Il faudrait éviter d'entourer la notion d'Eveil de l'aura de merveilleux dont elle est parée, et, en particulier de faire d'un personnage tel que Gautama un "extraterrestre". Lui-même, d'ailleurs, convie les hommes à échapper, à sa suite, à l'emprise de la nature(5). C'est dire le caractère accessible, et donc "naturel", de cette réalisation. Il ne faudrait pas croire non plus que l'éveil isole du monde. La seule différence marquante avec les autres hommes est le fait qu'une distance est maintenue en permanence relativement à ce monde, lequel maintient ne demande évidemment plus aucun effort. Cela n'empêche pas, d'ailleurs, de jouir de ce monde, et Gautama le confirme dans le texte intitulé " La pâture". Décrivant l'attitude des ascètes qui ont réussi, il les dit " jouissant non tentés et non aveuglément ". Non tentés, mais  jouissant ! Simplement, ils ne peuvent succomber "au bon plaisir de la nature". Ils sont parfaitement maîtres d'eux-mêmes. C'est, d'ailleurs, la raison pour laquelle ceux qui ont réalisé cet Eveil sont parfois appelés des "Maîtres". Cependant, autant il faut éviter le merveilleux, autant il convient de mesurer les difficultés. Il y a, par exemple, bien de la présomption, pour beaucoup de spiritualistes, à se donner l'Eveil comme objectif immédiat. Des objectifs intermédiaires doivent être posés et atteints, et particulièrement celui que la religion chrétienne nomme la transfiguration. Le principal risque, d'ailleurs signalé par Gautama, est la présomption. Si l'objectif que l'on s'assigne est trop élevé, on manque les étapes naturelles de sa progression, d'où résulte une perte de temps.

 

   On ne se laissera pas non plus aller à penser qu'il faut mépriser les sens, manifester un dégoût pour les formes, selon les propos du Maître que l'on rêve de rejoindre dans sa réalisation de l'Eveil. Le détachement demande un point d'appui. Ce qui est laissé derrière soi est donc éminemment respectable, puisque c'est une condition de l'ascension. Le dégoût évoqué peut se réduire à une simple mise à distance. Une autre manière d'exprimer cette ascension est contenue dans la notion de vide. Mais, outre l'impassibilité du mental qu'il décrit, la signification profonde de ce "vide" est simplement le détachement progressif par rapport à tout ce qui n'est pas le pur état de Volonté, ou état non conditionné. L'esprit se trouve vide de ce qu'il a dépassé, de tout ce qu'il a dépassé. On ne doit pas agonir, ou renier, les moyens qui nous permettent la libération et l'Eveil.  Le monde est le marchepied dont nous avons besoin pour nous élever.    

 

 

 

(1) Ce qui n'est cependant pas peu de choses, puisque la majorité des hommes n'ont qu'un rapport inconscient ou indirecte avec elle. Un rapport conscient à l'âme est évidemment possible sans que cette lumière ne soit perçue. Le signe infaillible de cette relation est une capacité d'intégration immédiate des données de l'expérience à la conscience. Une véritable compréhension change immédiatement, de quelque manière, celui qui en est l'objet. Une compréhension purement intellectuelle ne peut faire évoluer que progressivement, avec efforts.

(2) Voir le propos rapporté par son plus proche disciple, Ananda, propos intitulé "Vacchagotto",  dans lequel il dit clairement:" Toute conscience, désignant l'Accompli (...) a été surmontée, coupée à la racine..."; et encore: " de l'espèce conscience délié, Vaccho, est l'Accompli,...". ( "espèce" a le sens de "catégorie" , "plan" ou "niveau").

(3) Voir le propos intitulé "La pâture". Gautama distingue quatre sortes d'ascètes, les trois premiers restant captifs de la nature, le quatrième ayant seul trouvé " un lieu demeurant inaccessible à la nature".

(4) Gautama est souvent appelé "l'Exalté" par ses disciples, ce qui signifie celui qui a été élevé.

(5) Il est bon de se souvenir que lorsque l'on évoque la nature, il ne s'agit pas seulement de la nature corporelle. La nature comprend le mental, dans toutes ses facettes,  qui tombe aussi, tout autant que les émotions, sous parfaite domination.