L'initiation

 

 

 

   Dans un sens très général, une initiation est un commencement. C'est ainsi que l'on peut  être initié à un art, à un domaine scientifique, ou à un jeu quelconque. Celui qui apprend à un enfant à jouer aux échecs ou à pratiquer le judo est son initiateur dans ces domaines. Il l'introduit dans le cercle de ceux qui détiennent un savoir ou un savoir faire que les entrants ne possèdent pas encore. Toute sphère de connaissance comprend des gestes, des rites et un vocabulaire particulier qui en font, pour les autres, un lieu d'exclusion. On se sent étranger et peut-être mal à l'aise dans un milieu dont les arcanes ne nous ont pas été révélés. Tout milieu est ainsi protégé par des barrières, lesquelles ne sont levées que par une information ayant valeur d'initiation.

 

    La plupart des milieux, cependant, sont accessibles dès lors que l'on a émis le souhait d'y pénétrer. Le plus maladroit des enfants pourra, s'il le désire, pratiquer le modelage ou le basket. Il sera, dès lors, dûment "initié". Il ne lui est pas demandé, dans la plupart des cas, de faire preuve de qualités particulières. Le seul critère est sa convenance. Il existe néanmoins des groupes ou organisations plus résistants, lesquels imposent des conditions à l'entrée. Conditions de fortune, par exemple, ou de niveau social, là où les obstacles prennent surtout la forme d'une pression de l'opinion destinée à rejeter les personnes différentes. Il faut remplir certaines conditions avant d'espérer être admis.

 

   A l'extrême, l'organisation s'érige en société plus ou moins secrète. Le postulant est alors plus choisi qu'il ne choisit. Il sera, quoiqu'il en soit, soumis à un sévère examen. C'est le cas de certaines organisations à vocation spirituelle ou soi-disant spirituelle. Les francs-maçons, par exemple,  ne se cachent pas de filtrer les postulants. Des tests discrets  auront pour fonction d'évaluer l'aptitude du candidat. Puis, des épreuves, qualifiées d'initiations, seront destinées à contrôler l'évolution du "disciple" au sein de l'organigramme et de limiter son accès aux "secrets".

 

   La question qui se pose alors est bien celle de la pertinence de ces initiations. Un individu peut-il en initier un autre?  

 

   Sans doute, s'il s'agit de transmettre une information. Et l'on sait bien que certaines informations peuvent changer la vie, tout au moins sur le plan matériel. Il suffit de se référer aux délits d'initiés de certains boursiers pour s'en convaincre. Certainement pas si l'on considère l'évolution d'un être, tout au moins dans les conditions actuelles de l'humanité. Or, bien des organisations à vocation spirituelle y prétendent. Le Dalaï Lama, par exemple, "confère" l'initiation de  Kalachakra. Les Rosicruciens et bien d'autres organisations de ce genre affichent les mêmes ambitions. Mais, dans le domaine de l'élévation véritable de l'individu - élévation étant synonyme, dans un sens large, de spiritualité - la réponse est négative: personne ne peut s'ériger en initiateur d'un autre. Le seul effet évolutif véritable tiendra à la qualité de la présence, et au caractère stimulant de la vie d'une personnalité faisant référence. Mais point n'est question d'une authentique initiation.

 

   Une initiation véritable signifie en effet bien plus qu'une simple information ou influence, même si celles-ci peuvent effectivement ouvrir  un nouvel horizon. Elle implique un changement dans l'être lui-même, ce qui signifie des comportements nouveaux. On ne peut donc concevoir une initiation qu'en rapport avec la structure psychique du postulant et son point d'évolution. Or, les initiations "conférées" par tous les organismes que nous avons évoqués le sont essentiellement à l'aveugle. On peut ainsi "initier" un individu qui sera en réalité imperméable aux rites auxquels on le soumet parce que la question le dépassera, ou qui ne répondra pas au cérémonial pour cette raison qu'il aura, en conscience, intégré depuis longtemps ce que l'on voudrait lui apprendre. Autrement dit, ces "initiations" sont purement formelles. Elles ont surtout pour effet de renforcer l'ego de l'impétrant et le prestige de l'institution.

 

   La réalité est que, pour chacun d'entre nous, le principal initiateur est nous-même. Pourquoi? Parce que l'initiation implique un travail d'évolution, une tentative pour rejoindre un état d'être entrevu et considéré comme désirable, et que nous sommes, chacun pour nous-mêmes, les seuls à pouvoir l'effectuer. On peut, par exemple, entrevoir un état de sérénité qui nous mettrait à l'abri des émotions. Mais personne ne nous conférera cet état tant que nous n'aurons pas réalisé le dur labeur de contrôle des émotions. Il nous faudra apprendre à décrypter les vagues émotionnelles de manière à nous situer progressivement dans le mental. Ni le Dalaï Lama, ni les francs-maçons, ni aucun organisme ou personne bien intentionnée ne feront le travail pour nous.

 

   Il reste que les principales initiations auxquelles un homme peut se soumettre révèlent une intervention "extérieure". C'est le cas de celles permettant le passage d'un plan de l'être à un autre,  d'un mode d'existence à un autre  lui succédant immédiatement dans l'ordre de l'évolution(1). C'est ainsi que le Moïse de la Bible se voit illuminé par une intervention divine, sur la montagne de l'initiation, ce qui a pour effet d'assurer la pleine emprise de l'âme sur sa personnalité. De même sait-on Jésus de Nazareth en rapport avec le "Père". De leur côté, les hommes qui découvrent l'amour spirituel en attribuent souvent l'émergence au Christ ou à son équivalent oriental, MaÏtreya, qu'ils vénèrent ensuite de toute leur âme. Mais si ces interventions sont réelles, elles ne font que fixer la conscience sur le niveau de vie qui fut l'objet de l'aspiration et du travail de réalisation. Le travail a été accompli avant, de telle sorte que l'on peut dire de l'initié qu'il a réussi en s'élevant lui-même. Le principe recommandant de s'aider soi-même pour obtenir l'aide du "ciel" s'exprime ici pleinement.

 

   Les interventions  que nous évoquons sont bien réelles, en dépit de l'incrédulité que cette affirmation peut susciter. mais elles ont un caractère transcendant. Certains les voient  sous la forme de cérémonies, ces mêmes cérémonies dont s'inspirent quelques organismes avec la prétention d'en imiter les effets. En fait, ces soi-disant cérémonies sont une création du mental imaginatif de l'initié, sous l'effet de l'intervention initiatrice, et en rapport avec l'équipement intellectuel personnel. L'apport qui fait suite à l'effort de l'initié se limite à la transmission d'une forme nouvelle d'énergie, nouvelle pour lui. On l'a dit et répété, la maîtrise du plan matériel, par exemple, se traduit par la découverte de l'énergie d'amour. La maîtrise de l'affectivité ouvre à l'énergie du Penseur, c'est-à-dire à l'énergie mentale. A l'Eveil, qui suit la libération, la volonté spirituelle s'ancre dans la volonté divine.

 

   Un spiritualiste n'a, en fait, aucunement à s'occuper de ces "initiations" extérieures ou transcendantes, lesquelles interviennent quand les conditions sont réunies. L'attention doit porter sur l'évaluation de notre niveau de vie, car c'est de la justesse de cette évaluation que dépend la mise en oeuvre des mesures nécessaires à un nouvel avancement. Ensuite vient le travail susceptible d'assurer notre progression. Il est donc parfaitement vain d'espérer une progression d'une miraculeuse intervention indépendante de nos propres efforts. 

 

 

 

(1) La maîtrise du plan matériel implique par exemple de naître à l'amour spirituel, tandis que la maîtrise du domaine affectif oblige à se centrer dans le mental, à se découvrir penseur.