La compassion

 

 

    La compassion est une des manifestations de l'amour spirituel. Mais alors  que l'altruisme, la générosité ou la patience, par exemple, n'offrent pas de difficultés de compréhension apparentes, la compassion garde un aspect quelque peu mystérieux. Lorsque l'on s'attriste d'une situation humaine difficile, que l'on plaint telle personne tombée dans la misère, est-ce bien de la compassion? La pitié qui nous saisit en est-elle une expression ? Plus que d'autres aspects de l'amour, la compassion demande à être précisée. Peut-être, d'ailleurs, son caractère moins immédiatement palpable est-il dû à ce qu'elle exprime plus profondément l'amour, qu'elle manifeste plus étroitement son essence que d'autres de ses aspects.  L'idée, cependant, qu'il faille cultiver cette disposition est commune à l'Occident et à l'Orient. Lorsque Saint Paul développe son idée de l'amour, il inclut la compassion, et un bouddhiste thibétain aussi célèbre que le Dalaï lama en fait une pierre angulaire de sa spiritualité. 

 

   La compassion est en réalité distincte de la pitié. Celle-ci peut être purement formelle, portée par une tendance sociale à la commisération. On manifeste alors une sympathie de convention pour le malheur d'autrui. C'est ainsi que, souvent, on présente ses condoléances à des personnes que l'on connaît à peine, pour la disparition d'autres personnes que l'on n'a peut-être même jamais rencontrées. Plus authentique, elle s'accompagnera d'une certaine tendresse parce que nous aurons été touchés affectivement. Un tel sentiment naît, par exemple, d'une petite maladie infantile, du mal être d'un enfant, de son propre enfant de préférence. Parfois, il est vrai, la pitié nous implique plus profondément dans le malheur d'autrui, au point que nous en soyons troublés. La chute sociale, et peut-être jusque dans la misère, d'une connaissance, attirera notre sympathie. Mais si la pitié est bien une sympathie pour le malheur d'autrui, selon sa définition, la compassion est bien autre chose. Il faut dire tout d'abord, que la pitié n'est pas exempte de l'intérêt que l'on se porte à soi-même.  Comme un fin observateur de la psychologie humaine a pu le dire, la pitié n'est pas indemne d'une anticipation des malheurs dans lesquels nous pourrions nous-mêmes tomber. Aussi sincère soit-elle la pitié implique la personnalité avec son caractère plus ou moins affirmé d'égocentrisme. La compassion, au contraire, est totalement vierge de toute considération de soi. Par ailleurs, la compassion n'est pas une simple sympathie à la vue du malheur d'autrui. Elle est souffrance, comme la définition du terme l'indique. Elle est passion, dans le sens où l'on subit, où l'on éprouve avec celui qui souffre.

 

   Lorsque le Dalaï Lama définit la compassion, il en fait un " amour bienveillant ". Que la compassion ait son origine dans une attitude bienveillante est certain. Et c'est à juste titre que l'exilé thibétain se fait, dans ce sens, un ardent promoteur de la compassion dont il vante la puissance pour l' amélioration des relations humaines. Mais il ne faut pas confondre les causes, ou les conditions, avec la réalité elle-même. Un amour bienveillant peut conduire à la compassion, mais n'est pas, en lui-même, de la compassion. Malebranche disait aussi, dans un sens très proche, que tout échec moral est du à une faute (ou manque) d'attention. Mais l'attention que l'on porte à autrui ne débouche pas forcément sur un état de résonnance avec autrui.

 

   La compassion est, strictement, une manifestation de l'âme, donc de la conscience en elle-même. Cet état d'âme transcende le mental, ce pourquoi il est totalement indemne de toute contamination personnelle, de tout égocentrisme. C'est une participation gratuite, non programmée, non volontaire à la détresse d'un individu, ou d'un groupe puisque l'objet de la compassion peut s'étendre à l'humanité entière. L'occasion de la compassion se trouve, certes, dans quelque perception sensible ou quelque image intérieure. Mais ce ne sont là que les causes externes, ce qui enveloppe la conscience  et possiblement en révèle le trouble. La compassion est en fait suscitée par l'état d'une conscience. C'est à cet état que l'acte de compassion s'identifie. Elle ne procède pas de personnalité à conscience, ni de conscience à personnalité, mais de conscience à conscience, d'âme à âme. C'est la raison pour laquelle personne ne peut éprouver une réelle compassion tant qu'un certain degré d'identification avec sa propre âme, avec la conscience en elle-même, ne s'est pas produit. C'est pourquoi un tel état est l'objet d'interprétations réductrices.

 

    La confusion avec la pitié et des attitudes de simple bienveillance explique aussi que l'on puisse se tromper sur les causes réelles de la compassion.  Dans notre monde occidental, on associe souvent la compassion à l'existence de la pauvreté matérielle. Mais il ne s'agit le plus souvent que de manifestations de pitié liées au refus des inégalités. La pauvreté n'est pas, en soi, une source de compassion. C'est dire, effectivement, qu'une pauvreté matérielle n'attire pas nécessairement l'émotion d'une âme charitable. Une pauvreté peut être dignement vécue, ne suscitant, chez celui qui la vit, aucune détresse. Ce qui provoque la compassion, c'est l'empêchement d'une âme à s'exprimer; c'est la détresse, voire l'affolement intérieur qui sidère. C'est la  perspective d'une vie sans avenir, d'une vie dramatique ou de conditions indignes. Il n'y a pas de critères extérieurs susceptibles de justifier automatiquement un état de compassion. Cela dépend uniquement de l'état de la conscience avec laquelle on peut entrer en résonance. Si bien que l'on éprouvera aussi de la compassion pour certaines personnes fortunées complètement fermées à l'intérêt d'autrui, fermeture équivalente à un étouffement délétère, quoique essentiellement inaperçu du sujet de la compassion. 

 

    Il n'y a jamais de compassion envers une autre âme affirmée, pour un individu qui  s'assume. La situation la plus austère, celle d'un anachorète, par exemple, qui vit dans le plus complet dénuement, n'arrachera aucun mouvement de compassion tant que cette situation restera un choix. Par contre, un petit empêchement à être soi-même le suscitera. Comme cette jeune femme qui suppliait sans succès son compagnon pour l'achat d'une babiole à une vente Emmaüs. Il y a de l'indignité à une telle dépendance. Ce n'est pas la condition d'une âme libre; et l'obstruction  qui est faite  est bien de nature à susciter la compassion. En fait, la compassion est toujours liée à la perception d'un état d'obstruction qui va contre le principe d'expression, de libre expression d'une âme. On éprouve de la compassion pour une âme qui lâche prise, qui n'a plus la maîtrise de sa vie, qui est ballotée de-ci de-là sans rien y pouvoir.

 

     Bien que la compassion soit une souffrance, certaines personnes la recherchent, qui en font un aboutissement de la spiritualité. C'est le cas des bouddhistes, dont le Dalaï Lama. Cela a du sens, puisque, comme on vient de le dire, il n'y a véritablement de compassion que de l'âme, de sorte que la manifester est une preuve d'un contact conscient et plus ou moins avancé avec elle. Si elle n'avait, cependant, que ce sens, on pourrait encore la rattacher à quelque forme d'égocentrisme, au moins à travers la raison d'être qu'on lui donne.  En réalité, la compassion, sauf à être masochiste, ne peut être désirée pour la souffrance qu'elle implique. Ce que l'on peut vouloir, c'est uniquement l'attention généreuse à autrui. Si l'on considère l'amour dans son essence, on doit admettre qu'il ne dépend pas de notre volonté, tant, du moins, que le statut d'homme simplement homme n'a pas été dépassé . Perçu du point de vue de la personnalité, l'amour est ce qui s'exprime en nous, non pas en dehors de toute attente, mais sans motif personnel, sans volonté de notre part. Ceci est particulièrement sensible avec la joie dont on sait que celle de l'âme est sans raisons, au contraire du bonheur qui est, lui, relatif à la satisfaction de nos désirs. La compassion  survient, en quelque sorte, quand elle le veut, bien que ce soit en fonction de nos attentions.  Mais l'attention elle-même n'est efficace que si elle pénètre l'apparence. Si l'on peut accepter la compassion, voire en cultiver les conditions, c'est sans doute pour d'autres raisons que la souffrance qu'elle inclut nécessairement.

 

    La nature de la compassion interroge évidemment sur son utilité. Cette souffrance est-elle vaine? La compassion doit avoir une utilité par rapport à ceux qui la suscitent en nous (1) . C'est d'autant plus vrai qu'elle est ordinairement muette.  Le plus souvent on ne s'adresse pas à la cause extérieure de notre mouvement d'âme. D'ailleurs, comme il est des compassions relatives à l'humanité tout entière, on voit mal quel pourrait être le sens d'une déclaration de notre douleur partagée. La raison de la compassion est dans le soutien qu'une âme peut apporter à une autre à la faveur d'une communion dont la possibilité se trouve dans l'appartenance commune à une âme universelle(2). C'est pourquoi cette souffrance est ressentie exclusivement dans le coeur, parce qu'elle est fondamentalement altruiste. On a pu dire que le compatissant est, en fait, détaché de la souffrance qu'il ressent. Sans doute! Parce que c'est une perception de l'âme il y a, en quelque sorte, conscience d'être conscient, ce qui introduit nécessairement une certaine distance. Mais cela ne signifie nullement un caractère atténué de cette souffrance. Celle-ci peut être très vive, et quand elle est relative à l'humanité, à une détresse de l'humanité, elle peut littéralement fendre le coeur d'une douleur intense.

 

    On voit que le critère de la compassion est son enracinement dans le coeur. C'est là qu'elle est éprouvée. Le coeur se resserre comme la conscience de ceux avec lesquels on compatit. Mais qui la vit n'a pas besoin d'explication pour la reconnaître. Le sujet est de la distinguer de la pitié, et de ne pas croire qu'il soit opportun de la poursuivre en elle-même. Elle se manifeste spontanément grâce à une attention bienveillante aux hommes - comme aux animaux, d'ailleurs. C'est cette bienveillance sans aveuglement qui peut être mise en oeuvre.

 

 

 

(1)  Parce que les animaux ont aussi une âme, bien qu'elle exclut la conscience de soi, on peut éprouver de la compassion pour eux. Ceci explique la proximité d'un François d'Assise avec les animaux.

 

(2) Une compassion vécue est d'ailleurs une preuve, pour celui qui veut bien y réfléchir, de l'existence d'un milieu commun aux consciences qui s'expriment.