La générosité

 

 

    La notion de générosité a subi une terrible restriction de sens. Elle se trouve quasiment réduite à l'acte de donner, c'est-à-dire de faire la charité. L'essentiel s'est dissous dans une conception  matérialiste, tristement matérialiste. Au point que le don d'argent, de boîtes de conserve ou de vêtements usagés peut servir d'alibi à des comportements par ailleurs indifférents, méprisants ou même prédateurs. On est maintenant très  éloignés   de l'acception primitive du terme ou de la conception cartésienne.

 

    La générosité matérielle n'est certes pas inutile, mais encore faut-il savoir à qui elle profite.  Elle sert évidemment ceux qui en bénéficient. De ce point de vue, il n'y a jamais assez de solidarité. Mais sert-elle ceux qui la pratiquent ? Le temps des indulgences étant passé, donner son superflu est sans effet autre que de faire varier la hauteur du compte en banque ou l'étendue de la garde-robe. Un don n'a de valeur, pour celui qui le fait, que s'il concerne ce qui nous est cher ou nécessaire. S'il est fait sans calcul, sans idée, par exemple, d'un salut personnel, sans espoir d'un quelconque retour, alors il peut ouvrir le coeur et introduire à ce que l'on appelle la générosité de coeur. Un don franc, sans arrière pensée, de ce qui nous est cependant nécessaire, peut faire de nous des deux fois nés, c'est-à-dire des humains introduits à l'amour spirituel.

 

    Alors que la générosité purement matérielle laisse la personnalité sur son "quant à soi", celle du coeur accompagne tout geste d'un élan de bonté, de communion ou de fraternité; d'une chaleureuse bienveillance dont l'effet, quoique non pondérable, est d'une efficacité supérieure à l'offrande matérielle. L'attention de Martin à son pauvre  valait sans doute plus qu'une demie tunique susceptible d'un faible réconfort contre le froid. Un geste, un sourire, une attention peuvent réveiller la foi en l'homme et, réchauffant le coeur, réchauffer aussi le corps. On le sait bien: ce que donne la main est de peu de valeur si le coeur n'y est aussi. Mais, dans son sens premier, la générosité dépasse même celle du coeur, son origine étant encore plus profonde, plus intérieure.

 

    La générosité est associée, dans son sens premier, à la noblesse et à la magnanimité - c'est sa définition. Non pas, bien sûr, de cette noblesse fatiguée réfugiée dans une soi-disant supériorité de sang. Il n'est question ici que de grandeur d'âme et de force de l'esprit. La vraie noblesse est celle d'une vertu courageuse, laquelle ne s'arrête à aucune médiocrité, à aucune mesquinerie.  Rien en elle de petit,  de confiné, de renfermé. La générosité ne s'arrête pas aux limites de la personnalité. Elle est le fait d'une âme valeureuse qui ne cache pas sa valeur. Non pas pour se faire valoir, comme si elle pouvait être animée de ces petits égocentrismes si propres aux bien-pensants, mais parce qu'elle exprime une abondance de vie. Elle est, comme le disait Gautama, "courageuse en vertu". Dans son essence la générosité est une libre expression de la vie.

 

    Pour celui qui en perçoit la vraie nature, la générosité est propre à démontrer la structure interne de l'homme, jusqu'à son essence.

 

    Elle implique en effet, d'abord, une personnalité ouverte.  Nulle timidité ou peur ne la limite. Nul amour propre ! Elle ne recherche pas la protection d'un titre, d'une fonction,  ou d'un groupe pour exister. Elle ne s'arrête pas aux jugements critiques négatifs. Si elle s'affirme telle, c'est en raison de son enracinement dans les qualités d'âme qui font sa noblesse. La générosité  est une composante de l'amour spirituel. Et parce que toute qualité inhérente à l'amour spirituel entraîne plus ou moins les autres qualités, elle est altruiste profondément, joyeuse éminemment, humble véritablement, Elle est apte aussi au sacrifice, simplement, sans restrictions. Mais, en deçà de ces qualités, on perçoit surtout, tout au fond, une énergie qui va de l'avant, laquelle tend à s'exprimer outre les limites ordinaires de la vie sociale, et outre  les qualités de l'âme. C'est la vie, ou la volonté dans sa dimension essentielle. C'est en ce sens que le Christ, équivalent, pour la religion, de l'amour spirituel ou intellectuel, se présentait comme la Voie. Un être profondément généreux laisse percevoir, derrière une personnalité ouverte, par delà les vertus du coeur, une source de vie que certains, tel Descartes, nomment "volonté".

 

    La dimension volontaire de la générosité a été mise en exergue par le philosophe du Cogito dans son Traité des passions. Evoquant donc la vraie générosité," il n'y a rien, dit-il, qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés". Si l'on rapporte, par ailleurs, cette prise de position à l'affirmation, à travers le cogito, de notre nature éternelle, on mesurera peut-être à quelle profondeur cette générosité prend sa source (1). Pour Descartes, un être généreux est libre, et cette liberté éveille en lui le désir de ne s'exercer que dans la recherche du bien. " ...il sent en soi-même, dit-il, une ferme et constante résolution d'en bien user (...)". On voit la relation de la volonté avec l'Idée du Bien chère à Platon. La volonté vraie est intimement associée à la réalisation du bien. Il faut dire cependant, à l'encontre de Descartes, qu'il n'est nul besoin de résolution puisque la vie est une émanation naturelle, une tendance spontanée à l'expression dans le sens de la création. Il n'est que d'éliminer les obstacles.

 

 

(1) Faute d'expérience, on mesure souvent mal la portée des propos de certains philosophes. Ainsi du " Cogito" qui dit rien moins que notre immortalité ! Ainsi, à la suite, de la générosité cartésienne qui balaye tous les freins à l'affirmation d'une nature bonne en soi.