La colère

 

 

 

    Les débutants en spiritualité font souvent de la maîtrise de la  colère (et de la haine)  une cible de leurs efforts. Le Dalaï Lama y insiste particulièrement. Non sans raison, si la colère ainsi visée est un emportement. La connaissance de soi a pour objectif la maîtrise de la personnalité, et celle-ci passe par le contrôle de l'affectivité. Se laisser aller à une éruption émotionnelle équivaut à laisser la conscience s'immerger dans un flot de perturbations. Elle  s'abandonne et se perd.  Nous sommes aux antipodes d'une condition de la vie spirituelle : l'intériorité, qui signifie  une distance acquise par rapport aux événements extérieurs. 

 

    La colère ainsi comprise n'a évidemment rien de séduisant. Elle perturbe non seulement celui qui y cède, mais encore ceux qui en sont les victimes. Néanmoins, et c'est une raison de sa pérennité chez certains, ou de sa manifestation exceptionnelle chez d'autres, la colère développe une puissance d'expression propre à soumettre des empêcheurs ou des opposants. C'est une manifestation intense et redoutable d'énergie. Elle surprend quand elle est le fait, rare, de personnes appréciées pour leur calme. Elle est même souvent, dans ces conditions, d'une violence éruptive particulièrement impressionnante, et porteuse éventuellement d'effets favorables. La colère n'aurait donc pas que des aspects négatifs.  A côté des troubles qu'elle entraîne, on ne peut manquer d'observer sa puissance d'expression. C'est à cette puissance ravageuse, plutôt qu'à un manque de contrôle, que fait référence la Bible quand elle évoque la colère divine.

 

    Ce qui caractérise la divinité, plus sans doute que l'amour, c'est la puissance d'une volonté. La colère de Dieu n'est en fait que l'expression de cette volonté. Mais comme l'homme a rarement  l'expérience de cette extraordinaire puissance, voyant des effets naturels destructeurs, il situe l'intention et la manifestation au niveau où se trouve sa propre conscience. Mécontente, la divinité se laisserait donc aller à un excès d'émotivité. On pourrait ici regretter une forme d'irrévérence. Mais ôter, en imagination, à cette divinité la maîtrise de ses comportements  relève de cette irrépressible habitude des humains à prétendre juger de toutes choses.  Quand on ne sait pas, et que, de plus, on est dépourvu des moyens d'une connaissance, il est sage de s'abstenir de tout jugement. L'erreur vient effectivement de ce que l'on ne sait pas s'abstenir. Descartes explique la chose en disant que notre volonté (de jugement) déborde notre capacité de compréhension. 

 

    Il se trouve que les êtres dotés d'une volonté supérieure, comme était, par exemple, Napoléon, sont parfaitement capables de ce type d'expression violente que, de l'extérieur,  on peut assimiler à de la colère. Mais, chez eux, il n'est à aucun moment question d'emportement. On évoque parfois les colères "diplomatiques" de l'empereur. A l'origine se trouve la volonté d'impressionner. Les hommes qui en font usage utilisent l’énergie. Ils n'en sont pas victimes (1).

 

    On pourrait demander s'il existe un moyen de distinguer ces fausses colères des véritables emportements. Oui, bien sûr. On sait que la colère est un moment d'ébranlement intense. Mais cet ébranlement ne s'achève pas avec la manifestation éruptive. Il a des résonances, non seulement sur le plan des émotions, mais aussi sur le plan physique. Le calme ne revient pas tout de suite.  Rien de tel quand une libre volonté est à l'origine de la manifestation de puissance. Il n'existe aucune perturbation, que ce soit émotionnellement ou physiquement. Le calme intérieur, lequel n'a, en réalité, jamais été abandonné, règne encore  à la fin de l'épisode paroxystique.

 

    Dans ses manifestations supérieures, la colère est un simple instrument de gestion de certaines situations. Elle n'est aucunement condamnable. Elle a même une valeur spirituelle.

 

    On pourrait considérer l'indignation, devant la mauvaise volonté ou des exactions, comme une colère embryonnaire. Elle a, en effet, une valeur de réprobation: elle s'oppose, veut faire barrage à l'inacceptable; mais elle reste largement contenue dans ses expressions. Comme la colère, néanmoins, elle peut être saine ou sainte.

 

 (1) Cela n'a rien à voir non plus avec la colère froide. Celle-ci est bien un emportement, modelé cependant par une focalisation mentale. Et parce qu'elle s'établit là où se situe la volonté personnelle, la colère froide est plus incisive, et, à l'occasion, franchement méchante.