Le nirvana

    Ce terme est utilisé en Orient pour désigner un état de conscience d'une nature très subtile. Si subtile qu'il est, d'une part, rarement expérimenté, et, d'autre part, difficile à exposer. Peut-être la difficulté de rendre compte de sa nature sera-t'elle atténuée si l'on aborde cette expérience en s'appuyant sur le parcours d'un spiritualiste occidental avancé, tel qu'il est exposé dans la littérature dite religieuse, en l'occurrence le Nouveau Testament.


    La partie des Evangiles relative au "nirvana" concerne ce qui est appelé la "résurrection". C'est un moment phare dans la perception de ces textes par les Eglises chrétiennes. Il fait suite à la crucifixion dont il apparaît comme la "récompense". C'est la Pâques chrétienne.


    Ceci permet de dire que l'on ne peut comprendre un tant soit peu la résurrection si la nature de la crucifixion, dont elle est l'apothéose, n'est pas d'abord saisie. Or, que signifie cette "crucifixion", dans l'optique de l'accomplissement qui la suit ? La crucifixion, que les orientaux affirment être une grande renonciation et que les philosophes qualifieront plus modestement de libération, signifie le dépassement de ce qui fait l'homme simplement homme, à savoir son Ego. Nous entendons par le terme d'Ego, non pas la tendance de l'homme à ramener toutes choses à lui. Cette tendance concerne le moi. Au moment de la crucifixion, le moi a déjà été mis sous tutelle des valeurs altruistes, dans une évolution de longtemps engagée. La renonciation concerne le rattachement systématique de tous nos actes, de toutes nos perceptions à un "Je". Quoi que nous fassions, en effet, nous renvoyons automatiquement nos états de conscience à ce "je" central. En d'autres termes, nous éprouvons et savons, dans le même mouvement, que nous éprouvons. C'est la signification métaphysique du mythe de Narcisse. La crucifixion a pour effet de supprimer ce retour systématique au principe de notre nature. C'est ce que j'ai appelé " le dépassement de l'Ego". Milarepa, le grand mystique thibétain, exprime la même idée en disant de celui qui veut se libérer qu'il échouera s'il garde l'idée du "Je" (1).


    La libération (2) a, par conséquent, pour effet de supprimer le voile tendu entre la personnalité immergée dans le monde matériel et ce "je" auquel nous faisions constamment référence sans cependant pouvoir nous identifier consciemment à lui. Là encore les textes distinguent finement la perception de ce "je", de sa réalisation, quand une version du baptème évoque une simple descente de l'Esprit, alors qu' une autre fait état de son établissement à demeure(3). L'une est l'expérience du cogito au cours de laquelle l'homme se saisit comme substance pensante, sans toutefois la réaliser. L'autre est identification avec la volonté, ou intention d'être , de l'entité en manifestation. L'homme ne fait plus référence au "je", il est ce "je". C'est dire qu'il est la volonté spirituelle et la vie. C'est cette identification qui ouvre à la félicité ou expérience du nirvana, une identification qui suit de près la libération.


    On pourrait demander dans quelle eau Narcisse se mire. Ou encore, quel est ce voile dont la présence interdit l'identification à l'âme individuelle, et par conséquent l'accès à l'universel. La réponse est simple. Le voile est constitué de tout ce que le pélerin a accumulé de connaissances vraies et de facultés au cours de son long voyage. Cela fait que, pendant longtemps, l'homme ne connaît autrui que par analogie d'expérience. Dit autrement, cela signifie qu'il est séparé du réel par ses propres connaissances, par ce que la Bible appelle les "idées" de l'âme. C'est bien cette richesse qu'il faut abandonner, qu'il faut détruire, si l'on veut dévoiler le réel.


  Parallélement à l'approche psychologique du nirvana, une indication technique est susceptible d'éclairer quelques concepts orientaux en la matière. Les bouddhistes évoquent parfois la notion de "gouttes de vie", lesquelles, à ce stade de l'évolution, tomberaient du palais dans la gorge, provoquant une indicible sensation de félicité. Si l'impression ne peut être niée, il s'agit essentiellement d'un échange d'énergie entre le centre psychique de la tête et celui de la gorge (4). Cet échange atteste de la vitalisation du second en son coeur même, vitalisation qui signifie la transformation de la capacité mentale créatrice en cette Intelligence qui pénètre tout. C'est le Saint Esprit des Chrétiens. Cette observation, quant aux effets concrets de l'état nirvanique, permet d'accréditer l'idée d'un parallélisme psycho-physiologique. L'évolution spirituelle a une contrepartie dans notre corps matériel concret et d'énergies.


    D'un point de vue mystique, le nirvana est assimilé à une immersion dans l'âme universelle. La signification est identique à celle déjà indiquée. Ce qui s'immerge, c'est la conscience individuelle. Or, cette immersion résulte de l'identification au "je", c'est-à-dire à la substance pensante ou essence de l'âme qui est une avec toutes les âmes. Encore une fois, la dualité résultant de la conscience de soi disparaît. Il reste le Soi auto-conscient et potentiellement conscient de l'âme de toutes choses. La conscience individuelle est maintenant ouverte sans obstacles aux autres consciences. Elle a cessé de se mirer elle-même. L'idée, cependant, que la réalisation d'un tel potentiel impliquerait une évasion de ce monde-ci est une pure illusion. Elle peut seulement attester, éventuellement, d'une expèrience fugitive de cet état. Les véritables réalisations s'opèrent ici et maintenant. Sinon, ce ne sont pas des réalisations. Cela signifie que celui qui a intégré la volonté spirituelle peut vivre la félicité tout en étant pleinement conscient du plan de vie matériel commun.


    On pourrait penser, compte tenu de l'assimilation de cet état à une gloire finale, tant chez les bouddhistes que dans la chétienté ou dans l'hindouïsme, qu'il s'agit réellement d'un accomplissement ultime. Il n'en est rien. Ce nirvana marque seulement le début d'un rapprochement avec l'entité porteuse de notre intention de vie, ce que les écritures chrétiennes nomment le Père. On trouve ici la signification de l'adage antique selon lequel celui qui se connaît lui-même connaît l'univers et les Dieux. Disons qu'il s'ouvre à cette connaissance. Un nouveau parcours se présente à lui.

 


(1) Nous ne disons pas que l'Ego est supprimé. Certains hindouistes vont appellant à" la désintégration de notre individualité". C'est incontestablement une erreur, sauf s'il veulent dire par là que le fini doit prendre conscience de son identité avec l'universel. L'individualité, qui est le but de l'évolution humaine, ne disparaît pas avec l'entrée dans le nirvana.


(2) Exposée avec quelques détails dans l'ouvrage " Le dépassement de l'Ego " paru aux éditions "Persée".


(3) Des personnages distincts sont évidemment impliqués. L'un est Jésus de Nazareth, l'autre, beaucoup plus avancé, est le Christ.


(4) Lorsque la vitalisation du centre de la gorge se produit par le haut, le parcours ascendant de la Kundalini centrale est déjà achevé.