L'extinction du désir

    Les quatre nobles vérités du Bouddha conditionnent la cessation de la souffrance humaine à l'extinction du désir. Supprimé, celui-ci permettrait d'accéder à l'Eveil ou au Nirvana, synonymes de la fin des réincarnations.


    Quelle est donc la raison de la relation établie entre l'abolition du désir et de son corollaire, la souffrance, d'une part, et d'autre part cet état d'Eveil que les chrétiens désignent sous le terme de résurrection ? Préalablement, il pourrait être opportun de saisir la relation de causalité entre le désir et la souffrance, et peut-être même de réaliser l'universalité de la souffrance.


    L'habitude est, en effet, de masquer cette dernière sous les distractions, d'en fuir autant qu'il est possible la perspective, de sorte que la détresse fondamentale de la vie humaine est largement méconnue. L'immersion de la conscience dans le monde matériel est responsable de cette ignorance. On connaît la souffrance, bien sûr, parce qu'on l'aura éprouvée à un moment ou à un autre, mais il manque le recul pour en appréhender l'universalité. Elle rode cependant, sous-jacente aux bonheurs les plus anesthésiants. Notre corps, dans lequel nous vivons comme un pilote en son navire, ce corps n'a-t'il pas à la fois la fragilité de l'esquif et la lourdeur du chalant ? Soumis au froid, au chaud, voire à la faim, à la maladie, toujours, au moins pour finir, c'est un opacifiant de la lumière de l'âme et de l'esprit. Quelles que soient les protections que le progrès matériel fournit contre les agressions de la nature, celle-ci ne manque pas de nous poindre. Quand encore l'homme n'est pas torturé de conflits internes, d'ambitions insatisfaites et de jalousies dévorantes. Il souffre souvent davantage dans son coeur que dans son corps. Plus vive est la sensibilité et plus âpre paraît la vie de relation. Sartre voyait l'enfer dans le rapport aux autres, non sans quelque raison. Faut-il chercher ailleurs que sur cette terre l'enfer des chrétiens? On peut ne pas apercevoir l'universalité de la souffrance. Mais pendant un temps seulement. Tôt ou tard le constat du Bouddha s'impose à nous. Comme une tombe l'obscurité du monde soudain étreint. Et peut-être la question d'une résurrection émerge-t'elle. Comment, donc, s'affranchir de la souffrance, autrement que par des remèdes matériels transitoires ? En éliminant le désir, répond le sage.


   Pourtant, la corrélation de la souffrance au désir n'est pas de première évidence. Nous voyons plutôt dans le désir, et ses accomplissements, une raison de vivre avec les satisfactions qu'il procure. C'est la source des plaisirs, voire du bonheur. Au point même d'en faire le moteur de l'existence. Faute de désir, la vie paraît s'éteindre, certains lui trouvant même, alors, une "étrange parenté avec la mort". C'est au point qu'il a paru nécessaire à notre société moderne de réhabiliter la passion comme moteur du désir, quand les anciens y voyaient un fatal emportement.


    Et pourtant! Si l'on parvient à s'extraire de l'attention immédiate à tel objet de désir, et à considérer leur enchaînement, force sera de constater qu'ils sont sans fin. Le désir est une hydre dont les têtes incessamment bourgeonnent. Vient-il un succès que naît une autre attente. On sait bien que le riche n'est jamais assez riche, ni le collectionneur suffisamment pourvu. Une émotion en appelle une autre. Nul concept n'étanche à suffisance notre soif de savoir. L'insatisfaction est permanente. Le bonheur même est fugitif et appelle d'autres bonheurs en une quête continuelle. Quand enfin l'individu se tourne vers lui-même, dans une aspiration qui est la forme spirituelle du désir, c'est alors sa réalisation qui l'obsède. Toujours nous courons après quelque bien entrevu. Le désir a ainsi cette particularité de nous rendre dépendants de l'objet de notre attente. C'est lui qui nous attire. Il conditionne sa poursuite, sans nous assurer de le saisir. Il nous extériorise. Il nous fragilise. Nous nous perdons en lui et nous exposons à tous les manques et à toutes les souffrances.


    Il nous entraîne à l'opposé de nous-même car il rive notre regard au mur de la caverne, et nous fait matière avec la matière, expliquant que nous soyons alors ballotés d'ici et de là en une course sans horizon. Se convertir, c'est-à-dire se tourner vers soi-même, signifie précisément une prise de distance par rapport à tous les objets du monde (1). Cette distance signifie la maîtrise de nos conditions de vie. Une pensée naïve pourrait croire qu'avec le désir disparaîtrait toute forme de satisfaction, de plaisir ou de bonheur. Il n'en est rien. Mais alors, on se porte aux choses par volonté, en toute maîtrise, avec le recul qui permet toujours de dire oui ou non. Là ou le désir nous entraînait il n'y a plus que le vouloir, et par conséquent la domination des conditions matérielles de la vie. Le plaisir, le bonheur, la joie ne sont aucunement exclus. Mieux même puisque la maîtrise de soi nous procure finalement la jouissance de l'Etre. Celle-ci intervient quand cesse tout attachement, de sorte que l'Intelligence, enfin distanciée de la forme ( y compris des émotions et des formes mentales ) peut librement la pénétrer.


    La suppression du désir mène à l'Eveil, parce qu'elle établit une distance constante avec le domaine de la forme. Aucun attachement ne survit. Le regard n'est plus attiré et fixé sur la forme, mais ancré dans la volonté ou intention d'être. On peut être " dans le monde sans être du monde(2) ", comme le disent les Ecritures, tant de l'ouest que de l'est.


    L'idée de supprimer le désir peut cependant conduire à une compréhension erronée de ce qui est requis. Elle peut nous amener à restreindre ou même à éteindre indûment certains besoins naturels. Bien des spiritualistes vous diront, par exemple, la nécessité de la continence. Dans l'Eglise catholique, on l'impose même au prêtres, sans parler des moines de toutes sortes. La réalité est que le mépris des besoins naturels a le plus souvent un effet contraire à celui espéré, parce que la nature se rappelle à nous et fixe l'attention sur le manque, exacerbant le besoin. Là encore l'attitude juste consiste en la modération, c'est-à-dire en la satisfaction de ces besoins d'une manière normale. Que veut dire "normale" ? Cela signifie sans donner à cette satisfaction une importance excessive, ce qui se voit quand la conscience se concentre sur le plaisir, accroissant de ce fait le besoin, lequel, de naturel qu'il était, devient mental. Le désir change alors de forme et devient tyrannique. Il envahit la conscience, ce qui amène à tous les excès, et jusqu'à la débauche. Le même mécanisme s'observe pour la nourriture. Pour supprimer le désir il est donc nécessaire de satisfaire nos besoins, mais sans en faire cet objet mental qui pervertit le naturel.


    Faut-il dire encore que le combat que l'on voudrait mener contre le désir n'a de signification que s'il s'impose à nous. Rien dans la nature n'étant dépourvu de sens, le désir a aussi son utilité. Il est le moteur de l'expérience du monde, expérience à laquelle nous sommes soumis ; et sous sa forme spirituelle, c'est un principe d'élévation. Ce n'est qu'au tournant de notre conversion et au bout de la lutte pour la lumière que la nécessité de son extinction apparaît.


(1) La recherche spitrituelle n'échappe pas à la tyrannie du désir. Celui-ci prend simplement d'autres formes, celles de l'aspiration et de la dévotion, lesquelles conduisent à d'autres attachements. Finalement, il faudra aussi les laisser en arrière.


(2) Les orientaux mentionnent le monde ou les trois mondes. Les trois, qui sont évidemment constitutifs du monde, désignent les sphères de l'instinct ou désir matériel, de l'affectivité ou désir d'aimer et d'être aimé, et du mental ou désir de connaître. On comprend donc que le mental n'est pas, pour eux, la source de la connaissance. Lui aussi doit être dépassé, pour autant que l'on veuille atteindre à une vraie connaissance.