Les chakras

 

 


    Les chakras sont, pour les spiritualistes orientaux, un marqueur de l'évolution individuelle. L'éveil successif des centres d'énergie trace le chemin montant à parcourir. Les yogis sont ainsi amenés, pour certains d'entre eux, à les stimuler directement pour accélérer leur libération. Ils sont donc aussi attentifs à une énergie fondamentale, qu'ils situent à la base de l'épine dorsale. Cette énergie de kundalini stimule les centres en montant dans les canaux qui lui sont réservés le long de l'épine dorsale. Lorsque l'évolution touche à sa fin, pour ce qui est de l'homme simplement homme, l'énergie émerge, par le canal central, dans le centre supérieur de la tête, libérant le passage pour la descente de l'énergie spirituelle. Le supérieur et l'inférieur sont ainsi reliés, exprimant, sur le plan physique, le rapport entre l'Esprit et la " matière " ou personnalité.


    Nous avons donc trois éléments en jeu : une énergie lovée comme un serpent en attente d'érection ; trois canaux que celle-ci investit progressivement ; sept centres disposés le long de la colonne vertébrale. Les sept centres principaux sont comme des noeuds de tension énergétique dans un corps tissé de fils d'énergie, corps parfois appelé " éthérique", la charpente du corps physique. La chose se complique quelque peu si l'on sait que les trois canaux sont irrigués selon une hiérarchie et que les centres sont eux-mêmes complexes, présentant en particulier une périphérie et un coeur.


    N'était-ce l'irruption relativement récente de la pensée orientale dans les pays occidentaux, c'est à peine si nous aurions connaissance de cette structure en matière subtile, sous-jacente à notre corps physique dense. Les mentions en étaient, en tous cas, surtout allusives et d'ampleur limitée. On peut ainsi évoquer la source de jouvence dont l'effet est équivalent à la montée finale de la kundalini; le centre cardiaque nettement présent dans l'iconographie christique, personne ne pouvant imaginer que le " coeur rayonnant " de ce personnage soit autre chose qu'une donnée psychique ; la notion même du corps "éthérique", nommé le " bol d'or " dans la Bible. Peu de chose donc, même si de grands mystiques devaient en savoir un peu plus.


   La question qui se pose alors est celle de la pertinence de cette approche orientale pour les occidentaux que nous sommes. On sait, en effet, que, par intérêt ou effet de mode, certains s'engouffrent dans la voie présentée par des yogis et autres gurus, en dépit des avertissements que certains d'entre eux ne manquent pas, cependant, de prodiguer.


  Disons d'abord que la réalité des données sur lesquelles se concentrent beaucoup d'orientaux n'est pas contestable. A supposer que l'on ne puisse pas le vérifier soi-même, la valeur de la spiritualité indienne est suffisante à assurer que la démarche des nombreux, très nombreux spiritualistes qui la pratiquent n'est pas fondée sur du sable. Il y aura toujours, certes, des hommes pour penser que leur approche de la connaissance et leurs propres réalisations sont les limites du possible, ou que la seule philosophie sérieuse est celle du concept. Reste cependant la vérité. Empressons-nous de dire ensuite que si la structure interne des hommes est la même en Orient et en Occident, les approches de la spiritualité ne sont pas les mêmes. En atteste le manque de connaissance des chakras dans nos pays, et, à peu de choses près, l'absence de focalisation sur les corps. L'idée de postures physiques, telles qu'en propose l'Hatha Yoga, est étrangère à la mentalité occidentale quand il s'agit de spiritualité. La voie occidentale est manifestement moins centrée sur les enveloppes corporelles, et beaucoup plus sur la conscience et ses évolutions, et sur le service.


  Là ou les orientaux penserons en termes d'ouverture des chakras, les occidentaux penserons donc en termes de progrès de la conscience, selon un stricte parallélisme. La plupart des hommes sont, par exemple, encore polarisés sur les sentiments et les émotions. On ne cesse en effet d'entendre des individus affirmer leur besoin et leur recherche d'émotions. C'est un niveau de conscience. Ces individus pensent avant tout à leur propre satisfaction émotionnelle. Les orientaux considéreront que de telles personnes sont centrées dans le plexus solaire. Si les mêmes personnes évoluent jusqu'à affirmer la prééminence des valeurs altruites, faisant donc preuve de "coeur", les orientaux diront que le centre cardiaque est actif. Si un individu s'élève à la création mentale, ils exprimeront cette potentialité en évoquant l'éveil du centre de la gorge.


    Or, puisqu'il y a parallélisme, le travail sur les centres a des conséquences psychologiques, et de même, l'évolution de la conscience a des conséquences sur les chakras. Se donner au service d'autrui, par exemple, éveille inéluctablement le centre cardiaque. Et il en va ainsi de tous les chakras. Un occidental n'a donc aucun intérêt à abandonner sa voie naturelle pour l'autre. D'autant plus que celle qui consiste à se concentrer sur les centres et sur le principe de leur transformation, la kundalini, est particulièrement dangereuse.


    La voie orientale est dangereuse parce qu'il est très difficile de savoir où l'on en est quant à l'ouverture des centres, et que le principe actif, la kundalini, est une énergie de puissance considérable susceptible de créer de terribles destructions si, par quelque impatience devant la pesanteur de l'évolution, on parvient à la stimuler trop tôt. On travail à risque quand on force la nature. Par ailleurs, les orientaux échappent rarement, même pour les meilleurs d'entre eux, au goût du merveilleux. Merveilleux des expériences mystiques, mais aussi des pouvoirs. Or, une expérience mystique n'est le gage d'aucune réalisation spirituelle. Quant aux pouvoirs, qu'ils soient obtenus pas communication d'une technique ou qu'ils soient le résultat d'une quête acharnée, ils ne disent rien de l'évolution de la conscience. Ils n'ont de valeur et de signification que s'ils sont le résultat naturel de l'évolution(1). Un risque, pour ceux qui s'attachent aux pouvoirs et aux expériences mystiques, est d'y voir la marque d'un progrès, et même de rester rivés à leur manifestation ou à leur exercice.


  Les occidentaux que nous sommes peuvent s'informer à la source orientale. Cette information nous permettra de comprendre les incidences de l'évolution sur les chakras, en toute fin de parcours, et surtout d'acquérir une vision très pertinente du microcosme et du macrocosme. Des orientaux, et particulièrement des hindous, on peut tout retenir, sauf le merveilleux et le goût du merveilleux. Si vous considérez des spiritualistes de grande valeur tels que Ramakrishna, Yogananda ou Milarépa, vous remarquerez qu'ils n'échappent pas à cet attrait ou aux excès de l'ascétisme. Or, c'est un aspect de leur vie inutile, et qui rebute les esprit rationnels. Il n'est pas recommandé de confier notre évolution à des techniques peu familières, exotiques, de caractère prodigieux et de pratique risquée. Pour ceux qui s'élèvent sur le chemin de la vie, autrement qu'en imagination, il n'y a rien que la simplicité. Quand un yogi évoque, comme une expérience " cosmique ", la fusion de l'atman en Brahma, un occidental vivra simplement l'empreinte d'une volonté supérieure (2) sur sa propre volonté spirituelle. Le merveilleux n'existe que pour ceux qui aspirent, ne connaissent pas, mais imaginent. Il y a grand dommage à laisser croire que hors de la nature il y a quelque chose d'autre que le naturel.

 

(1) Ils ne sont, alors, utilisés que par nécessité et selon une démarche spontanée. En tous cas, jamais de la façon ostentatoire que l'on constate chez certains orientaux.
(2) Que l'on pourra qualifier de divine si l'on veut.