Le Taoïsme

    Le taoïsme est une philosophie chinoise d'une exquise qualité, et d'une remarquable simplicité. On pourrait dire aussi bien que c'est une religion, n'était-ce, semble-t'il, son absence de dogme. En tant que religion, il mériterait, tout autant que le christianisme, le titre de religion de l'amour. Sauf, bien sûr, qu'il n'y est pas question de sentiments. Mais, si l'on y regarde de près, la religion chrétienne n'est pas non plus, dans son essence, une spiritualité du sentiment. Que serait-ce, d'ailleurs, qu'une telle spiritualité ? Un jeu de la personnalité autour du " lâcher prise " de nos émotions ?


    Le Taoïsme est une philosophie du vide (1). Mais d'un vide dont on dira qu'il n'est pas rien. On pourrait dire encore que c'est une philosophie de la roue ou du cercle, tant il est vrai que cette image est prégnante chez un penseur comme Lao Tseu. Mais dire le cercle, c'est évoquer immédiatement son centre. Et au centre, dans cette pensée tout en délicatesse, il n'y a personne. C'est-à-dire aucun égocentrisme, aucun accaparateur du pouvoir à des fins personnelles, aucun tyran, aucun macho, aucun enfant tyrannique, aucune star mégalo. Ceux qui connaissent les Evangiles chrétiens se remémoreront les propos du Christ disant que là où l'on se réunit en son nom, il est présent. Qui est présent ? Personne, mais l'amour spirituel. On peut l'appeler Christ ou vide, ou Tao, le ressenti est le même.


    Dans l'occulisme, le cercle symbolise la perfection. Pour aucune raison mystèrieuse. Se réunir en cercle n'est pas sans signification puisque aucune personnalité ne prétend occuper le centre par besoin de domination. Le cercle symbolise l'harmonie. Il n'y a ni premier ni dernier. Et si les regards sont dirigés vers le centre, c'est-à-dire vers l'intérêt commun et le respect de chacun, alors il y a de l'amour. Non pas les larmoiements du sentiment, mais l'attention aux besoins de chacun.


    Ces principes peuvent s'appliquer dans toutes les occurences de la vie, dans tous les groupes. Il valent pour toutes les assemblées, durables ou occasionnelles. Il n'est évidemment pas nécessaire de se réunir physiquement pour vivre le vide. C'est dans la tête que les choses se passent. C'est mentalement que l'on se tient à la périphérie. L'attention est un phénomène mental. C'est bien pourquoi le Taoïsme est une philosophie, et pourquoi aussi l'amour spirituel n'est pas fondé sur le sentiment, mais sur le mental. Le vide signifie donc le retrait de la personnalité égocentrique au profit du respect de chacun, de la vigilance qui permet que chacun puisse trouver sa juste place dans l'ensemble en question. 


    Appliquons le principe du vide taoïste à la vie familiale. L'attention portée aux enfants ne sera pas telle qu'elle puisse occulter la vie des parents. Ceux--ci n'ont pas à se sacrifier pour leur progéniture. Eux- mêmes ont une vie à accomplir. Les enfants seront donc amenés à participer à la vie familiale à raison de leurs possibilités. La tâche des adultes étant de construire la liberté des jeunes hommes en fonction de la maturité qu'ils acquiérent. On leur doit une juste place, une juste attention, mais pas de les considérer comme des oeufs d'or. Faut-il dire que la mainmise d'un adulte sur un autre est exclue. Qu'il y a, au contraire, une écoute attentive et une facilitation des intérêts du partenaire! Personne ne peut avoir une place privilégiée, laquelle ferait ombre aux autres. Seulement une juste place. Ainsi se construit une harmonie familiale extrêmement favorable au développement des enfants et adolescents. Peut-être aura-t'on l'impression qu'il n'y a pas tellement d'amour parce que l'on ne se répand pas à toute occasion en manifestations affectives et déclarations d'amour. Mais l'amour vrai y sera. Et l'impression, de l'extérieur, d'une famille solide.


    Le même principe appliqué au monde de l'entreprise ou à la politique permettrait d'échapper au saccage des libertés individuelles. On ne verrait pas un président de république, quelque ministre ou baron local, bégayer en permanence des " je...je...je...je..." , accaparant le mérite de tout ce qui peut se faire, ôtant même l'envie d'entreprendre aux collaborateurs ; ne pensant à l'unité que si elle se fait derrière eux ; se substituant à toutes compétences, les contraignant sous l'étendard de leur ego. On ne verrait plus des petits tyrans d'entreprises tirer à eux le bénéfice du travail de l'équipe tout entière.


    Le taoïsme est peut-être la manière la plus rapide pour appréhender l'amour spirituel et en développer la nature(2). Celui qui refuse d'occuper le centre en réalise le subtile parfum. Toutes les vertus de l'amour progressivement s'affirment : l'altruisme, le sens du sacrifice spontané, une saine humilité, une générosité mesurée c'est-à-dire intelligente, une joie sereine qui ne tient à aucune acquisition. Somme toutes, un retrait des exigences du paraître. C'est par là, dit Lao Tseu, " qu'on garde son intégrité ". Et d'affirmer : " Qui se tient creux sera rempli ".


     Mais le Taoïsme est une philosophie de l'âme entière, et non pas seulement de sa dimension d'amour spirituel. C'est une philosophie du sens, c'est-à-dire de ce qui donne à la forme sa raison d'être. Quand l'homme matérialiste regarde l'apparence du vase, le taoïste s'attache au vide qu'il recèle, parce que c'est lui qui dit la fonction de l'objet. Ce qui signifie simplement que le regard du philosophe ne se laisse pas arrêter par les données des sens et du sens commun. Il pénètre au delà. Il va aux causes. L'attitude requise est alors un effacement de la personnalité tout entière, laquelle ne peut rien percevoir que dans la plus parfaite ou limpide attention. (3) 

 

(1) L'un des ouvrages majeurs de cette philosophie s'intitule "Le vrai classique du vide parfait".
(2) Sa démarche me semble acheminer plus vite que le chritianisme à la perception de l'âme, un mot mystérieux qui dit seulement la qualité intrinsèque des êtres. Mais la doctrine des Evangiles dit plus que l'âme en évoquant le Père ou Esprit.
(3) Je dédie ce texte à Madame Marlhiac, à Sapphô et à Fabrice qui m'avaient offert le livre de la Pléïade sur le Taoïsme pour les dix ans du Carouet.