Les grands singes


    Si vous consultez un dictionnaire des symboles, vous pourrez voir qu'il y est fait mention des singes, bien sûr, mais entre autres de grands singes. On en dit qu'ils sont d'une si grande sagesse qu'ils ne parlent jamais. Ils sont trois, et on les représente parfois sous la forme de figurines en position d'obturer avec les mains qui la bouche, qui les yeux, qui les oreilles.


    On sait que, de tout temps, les animaux ont symbolisé des qualités. N'importe quel enfant identifiera le renard à la ruse et la colombe à la paix. Chez les indiens, l'éléphant représente la sagesse. Et l'on sait que, chez les égyptiens de l'antiquité, le Dieu Thot, par exemple, était affublé d'une tête d'ibis ou de babouin. Des singes on dira volontiers qu'ils symbolisent l'intelligence. Simplement parce qu'on les tient pour les plus intelligents des animaux. De sorte que les grands singes symboliseraient une toute particulière intelligence.


    Cependant, de ces singes on ne dit pas seulement qu'ils sont intelligents, mais qu'ils sont sages, et même d'une telle sagesse qu'ils s'abstiennent de parler. Ils représenteraient donc une manière de comportement inconnue des hommes puisque même les plus remarquables d'entre ceux-ci s'expriment par la parole. Ils peuvent ne pas écrire, comme Socrate, le Bouddha ou le Christ. Mais parler, on sait qu'ils le faisaient.


    Il n'est pas d'homme, aussi primaire soit-il, sans influence sur d'autres hommes. Bonne, bien sûr, mais aussi mauvaise influence. Or, cette influence est davantage le fait des comportements que des paroles. On sait que l'exemple est le premier et le plus efficace des instruments pédagogiques. Mais nos grands singes, cependant, sont représentés accroupis, et par conséquent dans une sorte d'immobilité qui donne peu à comprendre. Qu'y a-t'il donc en eux qui évoquerait la sagesse. Peut-on exprimer celle-ci sans paroles, sans actions, par le seul fait d'être?


    La sagesse pourrait-elle donc être une qualité susceptible d'influencer par la seule présence de celui qui la porte ? C'est ce que laissent entendre certains yogis qui se refusent à toute intervention en direction de leurs congénères, et dont on dit cependant que leur simple contact est inspirant. Comme si la sagesse rayonnait à travers le corps à la manière dont la lumière diffuse à travers le verre de la lampe. Peut-être doit-on dire, d'ailleurs, que cette réalité est présente en tout être, mais d'une manière généralement inconsciente. Ceux qui ont des yeux pour voir diront que c'est ce qui fait qu'un homme est tel, différent de tout autre. C'est l'ensemble de ses réalisations intérieures, de ses qualités vraies. Pompeusement, certains spiritualistes vous diront que les voir mentalement, c'est "percevoir Dieu en tout être". Pompeux, mais vrai car la qualité acquise, qui détermine les comportements authentiques, est une expression de la divinité. La percevoir (1), c'est percevoir l'âme des êtres.


    On voit donc que les éléments de sagesse ne sont pas limités à quelques personnes, même si ceux qui l'expriment pleinement sont rares. Mais les grands singes sont en nombre particulièrement réduit : ils sont trois, trois seulement. Leur sagesse est donc exceptionnelle. D'ailleurs, on ne les voit pas traîner dans le monde. Ils vivent dans la forêt. Là encore le dictionnaire nous renseigne sur la signification de la forêt, tout de même que la vie de certains yogis qui, à un moment, éprouvent le besoin de se réfugier sous la frondaison et le silence des arbres. Chez les celtes, la forêt est un sanctuaire. Pensons à celle de Brocéliande. Les hindous, aussi bien que les bouddhistes, vont à la forêt pour y trouver la paix. Or, la paix ne se trouve qu'en Dieu. La forêt est le temple de Dieu.


    C'est d'ailleurs pourquoi la forêt qu'habitent nos grands singes est une forêt de montagne. Les forêts de nos yogis se trouvent, elles aussi, sur la route d'une montagne, celle de l'Himalaya et de ses sommets. Mais les hindous ne vous parleront pas de singes, mais de Bouddhas : trois encore, qui obturent avec les mains qui la bouche, qui les yeux, qui les oreilles. Et qu'attendent-ils? Que l'un des bouddhas tende la main vers le bas, tandis qu'eux-mêmes étireront le bras vers le haut jusqu'à ce que deux doigts se touchent. Alors nos yogis feront l'expérience d'une sagesse pénétrante. Ils pourront aussi entrevoir le sommet de la montagne. Les trois auront ouvert le chemin d'accès à l'Un. Pour exprimer cette idée par des moyens moins fermés que les nombres sacrés, on dira que la sagesse ouvre sur la volonté spirituelle et divine.


    Le contact de ces deux doigts est évidemment symbolique. C'est une manière pour le mental concret de traduire une impression. Mais l'impression dont il est question est l'effet réel d'une cause extérieure sur le mental abstrait. C'est la réalité qui appelle le symbole et non, comme chez nos politiques, le symbole qui induirait miraculeusement le réel. Pour comprendre l'universalité de tel ou tel symbole, il faut invoquer d'une part la constance des causes, et d'autre part l'existence de ce que Jung appelle "l'inconscient collectif". Nous utilisons les mêmes symboles, dont le fonds est progressivement accru par le développement des civilisations. Ainsi voit-on Michel Ange peindre la création d'Adam par ce contact des doigts que nous évoquons. Création, par parenthèse, qui n'est pas celle de la forme puisque c'est elle qui tend vers Dieu, mais de l'âme rationnelle qui fit de l'homme animal un être pensant (2).


    Le nom de Bouddha ramène généralement à Gautama, un homme qui vécut à une époque à peine postérieure à celle de Solon et qui se trouve à l'origine de la religion bouddhiste. Mais pour les hindous, c'est un titre et une fonction correspondant à certains degrès d'évolution. Le pluriel est nécessaire car il y a différentes sortes de bouddhas. Les trois Bouddhas évoqués ici sont d'une nature très supérieure à Gautama, notre bouddha historique. Ils sont, nous l'avons dit, le temple de Dieu. Personne ne peut imaginer qu'ils soient autre chose que des Esprits. Ils n'ont pas plus de mains que de doigts. On n'imagine pas davantage que le doigt du Dieu peint pas Michel Ange, doigt que vient toucher celui d'Adam, soit autre chose qu'un acte de l'esprit. Par cet acte un de ces trois bouddhas dispense une énergie transformante. Cette énergie est celle de la sagesse. Celui qui en est doté peut diriger un rayon de lumière pénétrante sur n'importe quelle réalité faisant l'objet de sa sphère de réalisation.

 

    

(1) On ne dit pas "la penser " au moyen des catégories de la langue!
(2) Nous avons là une solution toute simple au problème de l'évolutionnisme et du créationisme. C'est la forme qui évolue, tandis que l'âme est une création. Ce n'est donc pas sans quelque raison qu'un certain nombre d'américains refusent l'évolutionnisme, à condition cependant que ne soit pas visée la forme, ce qui serait nier l'évidence.