La foi

 

 


    La foi, contrairement à l'usage courant du terme, ne caractérise pas seulement une certaine attitude religieuse. L'engagement d'un explorateur dans la quête d'un nouvel horizon relève de la foi. Lorsque Christophe Colomb hisse les voiles, il ne connaît ni la route ni les dangers qui l'attendent. Il ne sait pas s'il trouvera une nouvelle route de l'Inde. Mais il espère. Il y croit. Lorsqu'un homme de religion, s'appuyant sur sa foi, réalise l'amour spirituel, la sagesse ou la nature de l'Intelligence, le point de départ aura été un acte de foi. Lui aussi aura cru. Et l'existence de Dieu deviendra un fait, un fait subjectif.


    Le scientisme voudrait confiner la connaissance humaine au seul domaine des faits objectifs, c'est-à-dire de ce que n'importe quel homme usant de son " bon sens", comme disait Descartes, peut constater. La philosophie, dans la mesure où elle s'est essentiellement limitée au domaine du concept, s'est trouvée elle-même contaminée par la démarche scientifique, au point que certains n'ont pas craint d'en annoncer la fin par un phénomène d'osmose. Elle se perdrait dans la science comme un fleuve dans l'océan. Epuisée, elle finirait de s'éteindre dans les esprit les moins avancés (1).


    Dans ce contexte, la foi paraît réduite à une brume de croyances stériles, infusées dans le peuple par des mains perverses. Ce qui ne manque pas d'éveiller la colère, voire la haine du sieur Beaufret, philosophe spéculatif s'il en est. Evoquant le rassemblement des " fidèles " à la cathédrale de Chartres, ne va-t'il pas dénoncer, dans un Dialogue avec Heidegger, "un local destiné à parquer, en vue d'une mystification collective, des masses fanatisées pour les y ennivrer d'encens et de musique et de jeux de lumière " (!). On ne peut faire plus respectueux. Le manque de sensibilité, particulièrement de sensibilité mentale, a cet effet désastreux de priver de compréhension. Que la foi se réduise chez certains à celle, passive, du charbonnier, soit. Mais imaginer qu'elle ne puisse pas être le moteur de réalisations factuelles est une illusion scientiste dont on pourrait, en retour, dénoncer l'effet paralysant sur une authentique philosophie de sagesse.


    Les contempteurs de la foi devraient peut-être relire Saint Anselme pour en saisir la valeur. La foi dynamise. A partir d'un objectif à peine entrevu, résidant en soi comme une évidence impalpable, elle induit une démarche de réalisation. " Credo ut intelligare " dit le philosophe. " Je crois pour comprendre ". On trouve parce que l'on cherche. Et l'on cherche parce que l'on entrevoit. Si Nietzsche n'avait pas subodoré son surhomme, il n'aurait jamais inauguré la véritable démarche philosophique nécessaire à son émergence. On ne devient essentiellement que ce que l'on est. Il y faut du courage. Un philosophe conceptuel se contente de regarder les choses de loin. Il tourne autour des réalités sans presque jamais les atteindre, précisément parce qu'il ne se donne pas les moyens de l'expérience. La foi renvoie à l'expérience. Elle implique de remodeler sa nature, car on avance dans la seule mesure des changements que l'on opère en soi. Comme Christophe Colomb, il faut se mettre en route. Lorsque, par exemple, au bout d'un parcours authentique on fait l'expérience de l'Etre, la compréhension est immédiate. On est d'emblée en la Présence. On n'a pas besoin de passer des années à fourbir des concepts pour essayer de rendre compte de l'expérience qu'un autre aura mise sur le papier. Mais pour ce faire il faut, comme disait le Parménide de Platon, assouplir son mental (2), le rendre sensible, ce qui ouvre sur l'intuition.


    La foi, on l'a dit, n'est pas un domaine réservé à la religion, et surtout pas à la religion constituée. Une recherche spirituelle se mène d'ailleurs plus aisément en dehors des jalons imposés par le dogme. Une religion ne devrait jamais prétendre contraindre à quelque croyance que ce soit. Est en jeu la véracité de l'adhésion. C'est le sens, et le seul sens de la déclaration nietzschéenne annonçant la mort de Dieu. Croire parce que Dieu imposerait telle ou telle croyance, ce n'est croire que par emprunt. La foi reste alors trop souvent passive. Il faut croire par soi-même, donc selon un mouvement propre, sans se soucier de savoir s'il faut ou non. L'affirmation du philosophe d'Ainsi parlait Zarathoustra est le signe d'une révolte. L'adolescent en spiritualité ne veut plus de la tutelle du Père. Il le " tue " et s'engage lui-même avec tous les risques que cela implique.


    La religion se fourvoie en voulant imposer des croyances. Elle manque ainsi à sa vocation, laquelle est seulement d'ouvrir le champ de l'expérimentation intérieure. En fixant de l'extérieur un contenu à la foi elle contient et limite l'élan de la vie. Mais la philosophie contemporaine manque sa cible et accroît le désastre en mésestimant la valeur motrice de cette disposition. Le tout aboutit au matérialisme étouffant que notre civilisation finissante impose. La foi véritable est la confiance accordée à tous nos frémissements intérieurs en direction du plus beau, du plus vrai, du meilleur, sans autre considération de ce qui devrait être.


    On ajoutera que le rôle moteur de la foi s'estompe et disparaît quand les valeurs altruites s'imposent. Le rôle de la foi est de favoriser l'union de la personnalité et de l'âme. Quand cette union se concrétise, dans ce que Spinoza appelle l'amour intellectuel, l'aspiration et la dévotion sont remplacés par un autre moteur, la volonté. Il ne s'agit pas d'une volonté personnelle, qui n'est finalement qu'une manière d'aspirer avec détermination à des possessions matérielles, ou au savoir, en utilisant le sens commun. C'est une aptitude à pénétrer mentalement et en conscience l'objectif qui s'est présenté. Lorsqu'une véritable aptitude méditative (3) est acquise, la foi est une disposition ignorée.

    

 

(1) Resterait l'Etre dont parlent en abondance ceux qui n'en ont aucune connaissance réelle.


(2) " Assouplis-toi pendant que tu es jeune encore : sinon la vérité se dérobera à tes prises " . Tel est le conseil de Parménide à Socrate. ( 135d )


(3) Qui est autre chose que la simple capacité de réflexion.