La quadrature


    Napoléon avait une formule magique pour évaluer ses généraux. Il ne les choisissait évidemment pas au hasard, ni ne leur accordait de promotion en raison du seul vide qui s'était fait devant eux. Il désirait certaines qualités. Homme de volonté, à l'esprit synthétique, sa formule était d'une grande simplicité. Les chefs d'armées devaient être carrés. Autant de pensée que d'action. Trop d'action faisant un chef téméraire. Trop peu l'indécis. L'équilibre produit un commandant à l'action opportune et appropriée. Déceler ces qualités n'est pas à la portée de tout un chacun. L'équilibre efface les aspérités. Les qualités sont ainsi rendues à peine visibles, sauf à celui qui les reconnaît en lui-même. Ce que l'on remarque aisément, ce sont les extrêmes, lesquels, par insuffisance de l'une des qualités, produisent l'excès. Montaigne ne disait-il pas d'un homme pétri de qualité qu'il est lisse, qu'il passe donc inaperçu ! (1)


    On comprend que cette quadrature est rare. Aussi se pose la question de la recherche de cet équilibre dans la formation humaine. On n'imagine même pas une éducation qui tirerait tout de l'expérience. L'enfant resterait sauvage. Mais le confiner dans la sphère théorique, le priver du faire, c'est lui imposer une cruelle disharmonie. Le rapport au monde reste abstrait si les connaissances ne sont pas éprouvées au révélateur de l'expérience. Or, dans beaucoup de pays, et spécialement en France, la valeur accordée à une personne dépend essentiellement de la connaissance accumulée. Les diplômes acquièrent une valeur excessive. Il en résulte un manque de réalisme, voire de courage, et une bonne dose d'illusion quant au pouvoir transformateur de la connaissance théorique. En bonne éducation, les enfants doivent être amenés à confronter leurs connaissances au réel. Ils seront par conséquent entraînés à la créativité. Peut-être en sauront-ils moins, dans les premiers temps, mais ils sauront vraiment ce qu'ils savent. Le pesant étant la racine du léger, comme disaient les taoïstes, ils en sauront bien vite beaucoup plus, et sans la vanité de l'érudition. Ils seront de plain pied avec leurs connaissances, et non perchés sur leur savoir.

    Les bons artisans nous offrent un modèle simple. Il est toujours passionnant d'observer un maître ouvrier. Voilà un homme qui travaille vite et sans hâte, avec mesure et précision. Il est économe de ses gestes. Rien de trop ! Au contraire, il laisse à voir la permanence de la justesse. Un manque de connaissance et l'artisan sera brouillon. Trop de théorie, un défaut d'expérience et il sera hésitant ou maladroit. Un maître ouvrier parle peu de son métier parce qu'il sait que la justesse du geste ne se résoud pas dans les mots. C'est tout le sens du compagnonnage. Il faut voir pour reproduire, sentir pour intégrer. La fréquentation de la qualité en active le désir. Cela conduit non seulement à la maîtrise gestuelle, mais aussi à l'humilité née du contact avec la matière. S'étonnera-t'on que les compagnons cultivent aussi la vertu ? Un bon artisan est entier dans sa tâche, sans s'y perdre cependant. Sa connaissance modèle le matériau jusqu'à la perfection, et ce faisant il se parfait lui-même.


     Il est encore facile d'appréhender la quadrature dans la pratique artisanale. Mais qu'en est-il du domaine philosophique ? N'est-on pas nécessairement et exclusivement dans la théorie. Quel rapport cette discipline peut-elle bien entretenir avec l'action ? Le philosophe n'aura-t'il pas le sentiment qu'il s'élève, au contraire, au dessus d'elle, qu'il la dépasse enfin, laissant aux ombres de la caverne la satisfaction du faire ou de la réalisation ? Que dire encore du théologien immédiatement projeté dans l'analyse du divin, parlant de Dieu comme s'il en était familier, disant de Lui qu'il fait ceci et ne peut faire cela ? Aurait-il donc mangé à sa table ? Si la tâche de l'homme d'action est de contrôler sa pratique par la pensée, celle du penseur est assurément de lester ses réflexions du poids de l'expérience. Elle seule donnera du corps à sa pensée. Certains n'attribuent de valeur à un philosophe qu'à raison de la complexité de ses propos. Plus obscure est la pensée, plus elle est au pinacle portée. Heidegger n'a-t'il pas été préféré à Husserl par leurs étudiants pour le caractère énigmatique de ses propos ? Une pensée pleine s'exprime toujours simplement, sa difficulté ne pouvant résider que dans le manque de familiarité du sujet ou sa trop grande élévation.


    Une pensée ne se réduit pas aux concepts par lesquels elle s'exprime. Elle véhicule un poids d'être, ou, si l'on veut, une vie, une énergie. Lorsqu'on entre en contact avec une pensée, c'est ce poids d'être, cette vie qui peut nous impressionner et nourrir notre propre esprit (2). Or, d'où peut venir ce surcroît d'être, sinon de l'expérience ? Montaigne ne dissertait pas sur l'Etre ou Dieu, mais ce qu'il disait était frappé du sceau de la sagesse. C'est la raison de sa grande influence. Il n'a pas formé des esprit spéculatifs, mais des hommes. Ce pourquoi d'aucuns lui contestent le titre de philosophe faute d'envolées conceptuelles vers l'Etre ou le néant. Ce n'est pas dire qu'il soit interdit de parler de l'Etre, de la Volonté divine ou de l'union de la pensée et du réel, mais encore faudrait-il commencer par approcher la réalité dont on prétend disserter.


    Une véritable philosophie exige que l'on se soit mis en marche. Et il en va de même de la théologie. On ne peut se contenter de regarder les choses de loin, en s'efforçant de percer la brume qui nous en sépare. On ne va nulle part en restant confortablement calé dans son fauteuil. Il en va de la nature des concepts utilisés. Dans une philosophie de sagesse, on part du réel, c'est-à-dire de l'expérience, de ce qui a été réalisé en conscience pour l'expliciter au moyen de concepts descriptifs. Dans une philosophie abstraite, on s'efforce d'appréhender une réalité dont on n'a pas l'expérience au moyen de concepts spéculatifs. Les mouvements sont opposés. D'un côté on part du réel pour aller au concept, de l'autre du concept en espérant rejoindre le réel. C'est ainsi que Bergson voit dans la plupart des philosophies individuelles de longues tentatives pour appréhender ce qui échappe toujours. Mais la densité des concepts philosophiques ne se trouve pas dans l'expérience commune ou dans l'analyse des phénomènes. Le poids d'être exige une conversion. Pour un philosophe ou un théologien, rien ne peut se faire de sérieux hors ce retournement. C'est en soi que l'on découvre la substance nourricière. Il faut nécessairement se mettre sur cette route là.


     Il existe un moment crucial dans la quête de la connaissance. Il signale le talon d'achille de la philosophie spéculative. C'est l'instant où l'on doit stopper l'analyse entreprise en vue de la compréhension. Parce que l'analyse n'a de sens que si elle nous conduit à une prise de conscience. Si la réalisation ne vient pas rapidement, il est prudent de renoncer à comprendre. Nécessaire modestie! Les analyses sans fin ont en effet la mauvaise conséquence de dissoudre le réel. Les vraies prises de conscience disparaissent. On finit par en oublier la primauté. Une variante de cette dérive consiste à enchaîner les questionnements, une question amenant immédiatement une autre interrogation, ainsi sans fin. Une telle "technique" a permis à certains de faire croire à une grande profondeur de pensée. Vanités! Un véritable philosophe, un authentique théologien doivent être aussi carrés qu'un général napoléonien. Autant de conscience que de pensée. Que chaque concept véhicule une réalisation. Lorsque l'équilibre de la pensée et de la conscience s'opère dans le domaine moral, une sagesse s'exprime alors, comme il se voit chez Montaigne.

 

(1) C'est bien la raison qui pousse tant de personnes en recherche d'originalité à choisir l'extravagance.
(2) Un esprit averti et alerte distingue immédiatement une réflexion simplement abstraite d'un pensée pleine. Seule la seconde nourrit la conscience.