La pauvreté

    Dans les milieux religieux la pauvreté est tenue pour une condition quasiment indispensable du salut. "Heureux les pauvres" disent les textes. Affirmation malencontreusement interprétée de la manière la plus matérialiste qui soit. Quand le Christ invite à tout quitter -si toutefois l'on veut marcher sur ses traces- on comprend qu'il faut laisser sa fortune, les biens matériels acquis par le travail ou reçus d'héritages. La robe de bure ou couleur safran, la sébile ou le bol en bois seraient les seuls garants d'une future libération. D'où les monastères à la vie rude, les moines mendiants et les ascètes de tous ordres. Aussi, quand un François d'Assise allie en sa personne la pauvreté et l'amour spirituel, la confirmation n'est-elle pas très éloignée.


    Si l'Eglise s'y trompe, on comprend que des philosophes pressés et compatissants aient combattu cette image du pauvre triomphant. On ne peut certes pas justifier l'exploitation du peuple, la misère des gens, en faisant de la pauvreté matérielle une valeur en soi, une valeur spirituelle. Pas plus que la richesse elle ne mène à une quelconque restauration de notre nature essentielle. Et d'autant plus quand, par un tour de passe-passe, on en vient à laisser croire qu'une récompense serait promise dans l'au-delà pour prix d'une vie de misère. Le seul mérite de la pauvreté, tant qu'elle est vécue dignement et ne génère pas d'envies parasites, est de nous détacher quelque peu de l'attraction des choses matérielles et de rendre disponible à une conversion méditative. Les biens matériels ne sont pas un obstacle tant qu'ils ne rivent pas la conscience à leur préservation ou à leur accroissement. La pauvreté matérielle n'est pas, dans l'esprit des textes spiritualistes, ce qui est visé.


    Lorsque le jeune homme riche du Nouveau Testament refuse de tout quitter pour suivre le Christ, la richesse en question est tout intérieure. Il s'agit, certes, de biens, des biens acquis au cours d'une longue expérience du monde. Un trésor d'expériences et de capacités a été créé, en effet, non sans tribulations , non sans épreuves douloureuses, de sorte que l'attachement qu'on lui porte est extrême. Mais ce ne sont pas des données concrètes. Nos sens ne les appréhendent pas. Ce ne sont que données psychologiques. Elles font ce que nous sommes, qui nous distingue de toute autre personnalité. Ce sont, selon la Bible, les pensées de l'âme. Abandonner cela est aussi difficile, disent les textes, que de passer, pour un chameau, par le chas de l'aiguille. C'est devoir se retrouver sans aucun de ces contenus qui conditionnent notre vie et nous donnent le minimum d'assurance indispensable à nos engagements sociaux. C'est accepter de n'être qu'une conscience pure, sans les contenus immédiats qui nous soutiennent, mais nous attachent à nous-mêmes.


    Les textes nous présentent donc ainsi la pauvreté: une pauvreté psychologique essentielle. On comprend aisément qu'elle est presque inaccessible, presque trop difficile. C'est une trop grande renonciation pour le jeune homme riche de la Bible. Il n'accepte pas.(1) Mais on peut comprendre aussi que ce qui lui était demandé dépassait de beaucoup la renonciation à des biens matériels. D'une certaine manière, on pourrait dire que les Evangiles fixent la barre trop haut. Comment envisager l'abandon de ce que, le plus souvent, on en est encore à construire ? Comment accepter l'abandon des richesses intérieures, quand on se trouve toujours attachés aux avoirs de toutes sortes ? Comment renoncer au contenu de l'âme quand l'âme elle-même n'est pas même perçue consciemment ? (2)


    Il manque, dans les évangiles, la mention claire d'une autre pauvreté, préparatoire à celle de l'âme, une pauvreté plus accessible bien que toujours peu expérimentée: celle qui fait les poètes authentiques, les véritables créateurs, les intuitifs et les religieux d'expérience. Une pauvreté susceptible de nous ouvrir aux richesses du "monde des idées", aux fruits de "l'amour intellectuel", aux dons de l'âme, pour le dire en un mot. De quoi s'agit-il ? D'un mental dépourvu de savoirs, de concepts de toutes sortes, d'émotions, de sentiments, de désirs, de volitions. Un mental tenu à l'écart de tous les contenus habituels du bon sens cartésien. Un mental calme, par conséquent, calme comme la surface d'un lac par un ciel serein. Calme, mais non pas éteint. Vif au contraire. En attente! C'est le Graal des chevaliers. Que peut-on recevoir, en effet, quand aucune demande ne s'exprime, ou que nul receptacle n'est disposé à recueillir ?

 

    Au rebours de notre monde bavard, écrivailleur, bruyant, une telle attitude de simplicité mentale, de pure concentration en soi-même, apparaîtra difficile à tenir. D'autant plus que l'on se heurte, si l'on peut dire, au hiatus qui sépare ce mental invocateur des sources de son illumination. Il faut, dans un premier temps, quelque trace de foi pour croire à l'existence d'un mental séparé, source de lumière. On a beau avoir lu Platon et Aristote, on a du mal à croire au "monde des Idées" de l'un et au mental "séparé" de l'autre. Et pourtant... On n'entre véritablement en méditation, on n'effectue rééllement notre conversion qu'à partir du moment où l'on emprunte la voie de liaison de ces deux mentals. Dans les premiers temps, il est vrai, l'entreprise est souvent inaugurée sans que l'on sache clairement que l'on travaille à cette liaison. Mais, viennent les premières perceptions, les premières intuitions et l'on se rend compte, comme Spinoza, que là est un bien véritable.

 

    Osera-t'on remarquer la fondamentale humilité qu'une telle attitude d'expectative implique ? Tout à l'opposé des spéculatifs qui s'établissent en créateurs d'idées et de mondes, aucun orgueil ne peut naître d'une attitude de pure réceptivité. Cependant, cette réceptivité, en illuminant le sens commun, assure d'une intime connaissance, tandis que les simples lecteurs et commentateurs d'écrits dits sacrés, ou de grandes philosophies, en restent à une certitude empruntée. Parce que la spiritualité n'est pas avare de paradoxes et d'apparentes contradictions, on dira que le désert mental ouvre à la richesse des sphères intérieures. Heureux les pauvres, oui ! Heureux ceux qui savent présenter une pure concentration mentale à la lumière de la vérité. (3) C'est ainsi que Malebranche disait de l'attention qu'elle est "une prière naturelle adressée à la vérité".

 


(1) Disons cependant que lorsque le moment en est venu, on trouve en soi-même les ressources nécessaires pour franchir le pas. La volonté a été développée à suffisance pour conquérir le "ciel". Le jeune homme riche de la Bible n'était pas prêt.
(2) Les figures maîtresses de la spiritualité ont toujours indiqué des objectifs lointains et fourni des jalons pour évaluer notre propre position sur le chemin de l'évolution.
(3) La requête d'une pauvreté psychologique essentielle vient après, quand l'individualité a été patiemment et pleinement affirmée.