Le prana

 

 

    Les cultures sont différentes, mais les hommes sont, en ce monde, partout les mêmes. De sorte que le prana des orientaux doit avoir sa correspondance en Occident, dans le langage, la conscience ou la réalité vécue. Une traduction convenable pourrait être la notion d'énergie vitale, à condition, cependant, de ne pas la réduire à la vitalité inhérente au corps physique.


    Pour un oriental, pour un Hindou lecteur des Védas, le prana ne se confond pas avec la substance matérielle concrète. Elle est ce qui l'anime, et, quoique la pénétrant, ne se confond pas avec elle. Les yogis évoquent donc un corps d'énergie conçu comme la structure autour de laquelle la substance s'organise. C'est ce qui est parfois appelé le corps éthérique, corps constitué de canaux d'énergie et de centres vibrants répartis principalement le long de la colonne vertébrale. Le système glandulaire est conçu comme une concrétion de ces centres. Les occidentaux ne sont pas sans avoir quelques aperçus de ce corps d'énergie et des centres qui le structurent.


    Néanmoins, pour un hindou le prana ne se réduit pas à la part d'énergie qui assure la vitalité du corps physique. D'une part, il s'étend bien au-delà d'un corps, assurant un vaste réseau d'inter-connexions : chaque structure éthérique baigne dans un ensemble commun, autorisant, par exemple, la communication télépathique. D'autre part, cette mer d'énergie n'est pas homogène, du moins dans ses manifestations. Cela veut dire qu'il s'y trouve différents niveaux de tension, ou de fréquence vibratoire. Si tous les corps éthériques sont bien constitués d'énergie, leur qualité et surtout leur utilisation varie en fonction des réalisations de la conscience. En raison de notre habitude de concevoir les choses en termes de spatialité, on évoque différents plans ( ce sont des niveaux vibratoires ), le plus élevé étant, bien sûr, la source de tous les autres. Dans une terminologie plotinienne on parlera d'émanations. En termes d'énergie, l'évolution consiste donc à élever le niveau vibratoire de cette vitalité éthérique en puisant aux sources intérieures(1).


    Une autre différence distingue par conséquent l'oriental de l'occidental. Nous n'avons pas l'idée que l'on puisse agir sur la vitalité autrement que par l'alimentation et les traitements médicamenteux. Pour l'oriental, on peut agir directement sur le prana. L'instrument de cette action est alors le mental. Celui-ci peut être utilisé dans deux directions.


    La première consiste à attirer une quantité d'énergie, de prana, identique à celle qui est principalement présente dans le corps éthérique. Ce type de maîtrise porte, dans les Yoga Sutras de Patanjali, le nom de pranayama (2). Certains, et particulièrement ceux qui cherchent à adapter les occidentaux aux pratiques hindouistes, imaginent, parce qu'il est question de souffle, que cette technique est relative à la respiration et qu'il s'agirait donc de la contrôler. Ils s'adonnent donc à des exercices de maîtrise de l'air inspiré et expiré - exercices dangereux et d'autant plus s'ils sont pratiqués irrégulièrement. La notion de souffle est relative non pas à l'air, mais à l'énergie. Quand on évoque le souffle divin, il faut de même comprendre qu'il s'agit de l'intention divine qui se manifeste en énergie. En vérité, le pranayama concerne la maîtrise de l'énergie, du prana, et c'est ce prana qui est responsable des mouvements de la cage thoracique, et par conséquent de l'inspiration et de l'expiration. Ce qui fait vivre, ce n'est pas l'air inspiré, mais le prana qu'il véhicule. C'est ce qui explique que certains yogis puissent vivre sans aucune trace de respiration. Alors même que cessent les mouvements respiratoires, ils puisent le précieux prana directement au moyen du mental.


    On peut observer, d'ailleurs, que la pratique de la méditation, d'une véritable méditation, amène naturellement un ralentissement du rythme respiratoire. Cette observation nous conduit à la seconde technique qui est celle de la méditation. Celle-ci, lorsqu'elle est sans objet(3), mène comme la première au contact du prana et à sa maîtrise. La différence venant de ce qu'elle donne accès à des niveaux de prana supérieurs à celui dans lequel notre vie se déroule habituellement, ou est focalisée. La qualité des énergies constituant le corps éthérique s'en trouve progressivement élevé, si tant est que l'on soit capables de ramener cette énergie avec soi .


    On remarquera que la capacité méditative implique la maîtrise de la première technique ou contrôle du souffle. Les pratiques menant à la libération sont clairement hiérarchisées dans les Yoga Sutras de Patanjali, non sans raisons. Le pranyama vient après les nécessaires purifications communes à toutes les religions, mais avant la pratique de la méditation. Ceci devrait permettre à certains de relativiser la valeur de leurs pratiques méditatives. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir un mental. Tous les hommes en sont dotés, comme le dit si bien Descartes, mais tout le monde n'a pas développé une véritable capacité de méditation. Le mental nécessaire à capter le prana nécessite un travail de transformation. D'où les premières règles énoncées dans le Raja Yoga. Il est nécessaire de purifier le sens commun, de calmer sa fébrilité naturelle par des conduites morales appropriées. Toutes ont pour effet de distancier ce mental des formes qui l'attirent automatiquement. Calmé dans une certaine mesure, il permet à la conscience de se lier à lui et de le doter de la faculté magnétique. Le prana peut alors être attiré - c'est le secret de cette maîtrise - de même que les idées et les formes supérieures du réel. Il n'y a pas de possibilité d'intuition intellectuelle sans ce mélange de mental et de conscience que Spinoza nomme si justement " amour intellectuel" . Un mental sensible est ce qui ouvre à l'intuition, mais aussi et d'abord à la maîtrise du prana de tous les jours. En des termes simples de nos contrées, on dira que cette maîtrise est le pouvoir d'une vie équilibrée, gestionnaire et économe de ses ressources vitales. Le premier pouvoir évoqué ici, l'équilibre, est, en réalité, le fruit de la pratique des postures, ou asana. Les postures corporelles de l'Hatha Yoga n'ont pas d'autre but véritable, mais sont inutiles pour qui travaille au niveau de la conscience. Le second pouvoir, la gestion des énergies, est spécifiquement le résultat du pranayama: il permet l'accès aux énergies et à leur maniement.


    Ceux qui prétendent donc à cette maîtrise auront intérêt, plutôt que de se consumer en exercices respiratoires, de chercher à rendre leur mental calme et receptif - ce qui, bien évidemment, n'indique aucune passivité. Il est plus utile, en la matière, de contrôler ses désirs que les mouvements de sa poitrine. C'est pourquoi, d'ailleurs, il ne sert pas de donner des techniques de maîtrise du prana. Celles-ci viennent naturellement à ceux qui font effort pour rentrer en eux-mêmes en contrôlant les fluctuations du mental (4).


(1) En termes d'évolution psychique, cela se traduit par une élévation progressive de la conscience vers les centres supérieurs. C'est ce qui amène les orientaux à distinguer différentes sortes de prana ( acception restreinte ) ou airs vitaux du bas en haut du corps humain.
(2) Le terme est composé de prana, le souffle, la vie, et de yama qui signifie ici sujétion ou contrainte, et donc maîtrise.
(3) On distinue habituellement deux sortes de méditations. L'une part d'un objet, d'une image ou d'un concept que l'on cherche à comprendre. La seconde laisse le mental vide d'objet, mental que l'on oriente vers la perception et la saisie des strates supérieures du réel.
(4) Les techniques ne sont, in fine, que l'analyse de nos usages spontanés. S'attacher aux conditions d'émergence des comportements nouveaux est peut-être de plus grande utilité que de s'exercer à des techniques peu parlantes à qui n'en vit pas le substrat.