La purification


    Nous avons déjà indiqué qu'un spiritualiste hindou expérimenté ne conseillerait jamais sur le sujet de la méditation une personne non préparée. Une telle déclaration a deux implications immédiates. L'une est que l'on sache clairement ce que signifie réellement une méditation. L'autre que l'on soit conscient de ce qu'implique la préparation. Deux questions, par conséquent : qu'est-ce qu'une véritable méditation, et quand y est-on préparé ?


    La notion de méditation couvre un assez large spectre du fonctionnement mental. La concentration sur un sujet donné suffit généralement à considérer l'état mental qui en résulte comme état méditatif. C'est, en quelque sorte, une concentration prolongée, ou, si l'on veut, une activité mentale maintenue autour d'une image, d'un concept ou d'un symbole. Les orientaux évoqueront une focalisation mentale sur un point, tandis que les occidentaux parleront d'un polyidéisme inclus dans un monoïdéisme. Apparemment identiques, les conceptions sont cependant très différentes, au point même de s'opposer complétement.


    La différence est contenue dans la définition de la concentration. Pour l'occidental, la concentration est la focalisation du mental sur un objet. Or, cette focalisation peut s'exercer, et s'exerce le plus souvent, en fait, d'une manière telle que le sujet connaissant se perd dans l'objet. Si même il ne se perd pas complétement, l'activité qui suit la concentration se limite à la forme, certes auscultée, analysée, conceptualisée, mais sans qu'un effort pour percevoir au-delà d'elle ne soit consciemment entrepris. La philosophie kantienne a d'ailleurs prétendument fermé la porte à la possibilité d'une perception dépassant les données sensibles.


    Pour un oriental, un fonctionnement mental réduit à l'usage du sens commun, fasse-t'il preuve d'une parfaite concentration, ne suffit pas à définir la méditation, et encore moins, bien sûr, la contemplation. Un préalable à toute méditation est la focalisation de la conscience sur le plan mental, ce qui signifie de rentrer en soi-même et de se saisir comme sujet pensant. C'est seulement de cette situation élevée que l'on peut espérer "éteindre" les sens(1). Ce que l'hindou désigne sous le terme sanscrit de "pratyahara" est précisémént la capacité à bloquer la conscience dans sa tendance à se projeter vers l'extérieur. Le sens de la méditation apparaît alors clairement: c'est l'utilisation du mental en vue de percevoir ce qui est au delà de la forme, c'est-à-dire du sensible et de ce que l'on déduit de son étude. De sorte qu'un véritable philosophe ne pense qu'afin de percevoir. L'acte propre du philosophe est la perception mentale, et non le fonctionnement rationnel, analytique, comparatif et spéculatif.

    Cette conception, nettement affirmée dans le monde oriental, n'est évidemment pas une exclusivité. Quand Spinoza fait de la raison l'oeil de l'âme, il ne dit pas autre chose. Mais le philosophe, ce n'est pas l'oeil, simple moyen de la connaissance. C'est la conscience, ici dirigée non pas vers les sens au moyen de leur synthèse, le sens commun, mais vers l'intelligible. On trouvera chez Platon une même conception. Quand il montre le philosophe se détachant des plaisirs qui rivent la conscience au mur de la caverne, il ne suggère pas un penseur se livrant aux analyses du sens commun, mais un homme détournant sa conscience du monde de la forme, dans ce qui est une véritable conversion, pour s'élever vers la lumière de l'intelligible. C'est une autre attitude mentale que celle qui prévaut dans les cercles philosophiques occidentaux où l'on confond la lumière de l'analyse avec celle de la conscience. Telle que la conçoivent l'Orient et certains penseurs occidentaux, la méditation est donc une méthode mentale permettent la perception de ce qui se trouve au delà de la forme.


    A partir de cette définition, on peut comprendre les précautions des véritables maîtres à penser de l'Orient (2). La méditation donnant ouverture sur le monde fondateur des formes, sur le monde des causes, elle expose à sa puissance. Les Dieux de la mythologie sont des puissances. L'amour est une puissance, et plus encore la volonté. Les idées sont des énergies, ce dont témoigne l'idéalisme. En l'homme lui-même sont présentes des forces considérables susceptibles de le détruire faute d'une préparation adéquate. Or, lorsque l'homme parvient à la véritable concentration, concentration en lui-même sur le plan mental, il se met en mesure de contrôler ces diverses énergies. Il est capable de les filtrer, ne laissant pénétrer que ce qu'il peut en absorber. Ce point étant atteint, d'une manière plus ou moins constante, le chercheur se trouve à l'abri d'accidents sérieux. Il est doté de l'attribut d'Athéna connu sous le nom d'egide, équivalent du paraclet.

    Ceci justifie les différentes étapes de la préparation telles qu'elles sont exposées dans les Yoga-sutras de Patanjali. On peut les répartir en deux types d'actions. L'un est la sensibilisation des corps, ou, si l'on veut, leur affinement. Il s'agit de préparer les enveloppes à la réception et à l'assimilation des énergies qui gisent à l'arrière plan de la conscience, présentes, certes, mais tenues instinctivement à l'écart. L'amour spirituel, par exemple, n'est pas "inventé" par celui qui se montre capable de le manier. Il est là, présent pour tous, mais tous ne sont pas aptes à le laisser passer à travers eux, et encore moins, bien sûr, à le manier. C'est la raison des pratiques purificatrices du corps physique, pratiques qui occupent encore une place importante dans les religions du monde. On pense, par exemple, au jeûne ou à l'exclusion de certains aliments. Mais la purification ne concerne pas que le corps physique. Elle concerne aussi l'affectivité qui doit être élevée en sensibilité, et encore le sens commun, lequel demande à gagner en souplesse et tranquillité. Le but de cette partie de la préparation est d'acquérir une transparence suffisante pour que le réel puisse se refléter jusque dans le cerveau.


    Cette partie de la préparation, qui comprend des principes moraux, tend par elle-même à distancier la conscience du monde des sens, à affaiblir son attraction. Les principes moraux sont, par exemple, indiqués par Moïse dans les tables de la loi . Mais ils sont généralement compris, en Occident, de façon très insuffisante, très restrictive. La loi dit qu'il ne faut pas voler, ce qui est compris comme le respect des biens d'autrui. En réalité, l'exigence est plus large. Elle va jusqu'à une distance par rapport à la propriété personnelle. L'attachement aux biens matériels est ainsi considéré comme une tendance au vol(3). Proudhon ne disait-il pas que la propriété, c'est le vol ? Il est évident que les tendances, qui doivent être au moins en voie de développement avant qu'un véritable yogi n'accepte de s'occuper d'un postulant, ne se limitent pas à ce désintéressement. Un sens aigü de la vérité doit être cultivé, et compris moins comme un refus du mensonge qu'à travers l'attention vigilante à ce qui se manifeste intérieurement - désirs à peine esquissés, sentiments, pensées subtiles - suivi d'une reconnaissance. Les propos tenus y gagnent en justesse. De même devra-t'on cultiver l'innocuité, ce qui ne signifie pas l'arrêt de toute action, de toute intervention, mais la capacité à agir, selon l'opportunité, sur fond de discrimination du bien et du mal. Cela ne conduit à aucunement faiblesse. Globalement le postulant apprend à se recentrer sur lui-même, contrôlant les impulsions du désir , lesquelles tiennent la conscience fixée sur la forme, sur la matière.

    On touche ainsi à la deuxième partie de la préparation. Celle-ci a d'abord pour objet l'acquisition d'une posture mentale stable. Les hindous désignent cet objectif sous la dénomination d'asanas ou postures. C'est le même terme qui est utilisé dans le Hatha Yoga, mais pour désigner des postures corporelles plus ou moins accrobatiques. On peut croire que la pratique de ce yoga finit par développer une mesure de contrôle mental. Néanmoins, il n'est nullement requis, en particulier pour beaucoup d' occidentaux, de passer par ce yoga pour atteindre à un certain degré de conscience mentale. Un effort de recentrage, de retraite intérieure couplée à une élévation volontaire hors des eaux de la sphère affective permet de remplir les conditions. On se trouve alors en capacité de dominer les différents aspects de la personalité, ce que les hindous traduisent par le contrôle du prana ou pranayama. Ce contrôle ne consiste pas à subjuguer son souffle, mais ses instincts, ses émotions et les spontanéités du sens commun, toutes choses qui sont en relation avec l'énergie vitale ou prana. On entre, dès lors, en capacité de diriger le mental vers les causes inhérentes aux formes plutôt que de le laisser aux prises avec les formes elles-mêmes. C'est ce que les hindous appelle le pratyahara ou déplacement de l'attention de la forme à ce qui en est la source. C'est alors seulement que la concentration spirituelle devient possible, et que les formes de la méditation et de la contemplation peuvent être enseignées .


    On ajoutera que rien n'est possible sans une intense aspiration à s'élever et à élever, ce qui, proprement, se nomme "spiritualité". Cette aspiration, que certains appelleront plutôt dévotion, se traduit par une constance infaillible dans la recherche, dans le façonnage de soi-même, quelles que soient les circonstances, quelles que soient les difficultés, quels que soient les échecs. Le véritable disciple ne retient rien pour lui-même, sauf à s'arréter au bord du chemin. Il est toujours prêt à aller de l'avant, ce pourquoi, par parenthèse, il ne s'attarde pas à la quête des pouvoirs(4). De même apprend-il à se satisfaire de l'environnement qu'il a reçu, de celui dans lequel il vit, ne perdant pas son temps à récriminer sur un sort dont il a seulement à comprendre la signification pour lui, dans sa recherche évolutive.


    Quand tout cela est, à quelque degré présent, un instructeur peut accepter de conseiller, car il sait que les plus grands dangers sont écartés et que le disciple n'abandonnera pas à la première difficulté. Cet instructeur n'est pas un porteur. Ce n'est pas un gourou, selon le triste sens que ce terme acquiert en Europe. Il ne tient personne en sa main, s'adressant toujours à une conscience, donc à une liberté.

 

(1) Un penseur occidental peut se trouver dans cette position sans avoir dû faire l'effort pour s'y élever. Mais s'il ne dirige pas son attention vers ce qui est au-delà de la forme, il retombera sous le joug du sens commun.
(2) Pas plus que l'Occident, l'Orient n'échappe aux charlatans. Compte tenu de la prégnance de la spiritualité dans ces pays, en Inde par exemple, on peut même juger que leur influence est encore plus catastrophique.
(3) Cela n'exclut pas la propriété, mais l'attachement qu'on lui porte.
(4) Qu'il acquiert cependant, mais dont il ne fait usage qu'en fonction de besoins immédiats, et donc spontanément.