La concentration


    Si la concentration était ce que chacun pense en savoir, la déclaration de Vivekananda selon laquelle a réussi celui qui retient son attention 12 secondes sans fléchir , cette déclaration, donc, serait ridicule. Elle prêterait en tous cas à sourire. Qui, en effet, est incapable de rester quelques secondes l'esprit fixé sur un spectacle ou quelque tâche accaparante ? Il faut que l'attention soit bien autre chose pour présenter une réelle difficulté. Ce n'est donc pas un hasard si les Yoga Sutra de Patanjali, dont Vivekananda était un grand lecteur, conditionnent la concentration à d'exigeants préalables.

   La raison de la difficulté tient au fait que la concentration évoquée par Vivekananda n'implique en aucune manière le monde sensible, et le sens commun dans sa fonction d'analyse et de commentaire des formes sensibles. Son objet est purement mental, même s'il s'agit généralement, et en première approche, de se saisir d'une forme mentale et non de l'idée qui la sous-tend. La concentration a pour but, in fine, de permettre l'identification de l'esprit connaissant avec l'objet de la connaissance, donc avec l'idée ou avec l'âme des choses qui gisent à l'arrière plan de la forme mentale. Cet état d'identification constitue le dernier des huit stades ou conditions de l'union dans le Raja Yoga. C'est la contemplation des spiritualistes occidentaux. La concentration apparaît ainsi comme le pivot de la vie spirituelle puisqu'elle signale l'extraction du monde sensible et l'orientation vers la contemplation(1).

    La concentration a donc pour condition la fermeture des portes du sensible. Les sens voient leur activité détournée vers le monde mental, tout comme le sens commun qui se saisit alors de formes mentales. La fixation du mental sur un concept, par exemple, implique une stricte focalisation sur sa compréhension, jusqu'à en percevoir intuitivement le sens.

   Il en résulte la nécessité d'une discipline mentale ayant pour fonction le maintien de l'attention sur l'objet choisi, aussi longtemps qu'il est nécessaire. La difficulté tient à la mobilité naturelle du mental, lequel passe rapidement d'une forme à une autre, de sorte que l'attention se disperse, se relâche. Chacun a l'expérience de ces moments où, réfléchissant à un sujet quelconque, l'on se découvre pensant à tout autre chose, selon des enchaînements qui doivent beaucoup à des associations d'idées involontaires. Ce sont ces enchaînement qui donnent cependant à beaucoup de personnes l'illusion qu'elles pensent, parce qu'elles ont effectivement des formes mentales dans l'esprit. Il serait plus juste de dire qu'elles sont " pensées". Elles ne sont pas maîtresses de leur fonctionnement mental. Elles ne dirigent pas. La technique consiste alors à ramener sans cesse la conscience sur l'objet initialement choisi, jusqu'à ce que la concentration devienne infaillible.

    L'objectif de maîtrise de l'instrument mental est une parfaite quiétude de cet instrument. A force de contrôle, le sens commun est amené au stade de simple miroir. Pour utiliser une image, il acquiert le calme d'un lac de montagne dans lequel la montagne elle-même peut se refléter, ou, si l'on veut, une transparence qui permet d'en percevoir le fond. Chacun pourra constater qu'une telle maîtrise n'est pas aisée, ce qui justifie l'appréciation de Vivekananda. Néanmoins, évitons, à la manière trop habituelle des occidentaux, de prendre l'évaluation des douze secondes à la lettre. Les nombres ont, en philosophie, un sens. Ils n'ont pas une fonction quantitative d'énumération. Ils désignent une qualité ou réalisation. Ainsi le nombre douze indique-t'il un accomplissement, une perfection. Tenir la concentration douze secondes sur un objet mental signifie donc la capacité acquise à se concentrer comme on le veut sur un objet, de sorte que l'on peut entrer ainsi dans un état méditatif, puis, éventuellement en contemplation.

    Si nous revenons sur l'effort de maîtriser le mental, chacun, là encore, pourra constater que ce qui maîtrise est autre que ce qui est maîtrisé. Il y a en nous quelque chose, une entité, dont nous sentons bien qu'elle est nous, et qui opère. Mieux même, si nous prenons l'habitude du contrôle, nous constatons de plus en plus nettement la distance qui sépare cette entité du mental lui-même. Cette entité est, elle, consciente d'elle-même. C'est l'âme ou conscience, ce qui perçoit au moyen du mental. On dira encore que c'est l'intention ou l'Intelligence. Le mental n'est lui-même qu'un moyen. C'est l'oeil de l'âme. Ce qui émerge donc est un mixte de volonté et de conscience, qui entraînera plus tard la distinction entre la conscience et la Volonté spirituelle et divine. Le mental est donc loin d'être l'alpha et l'oméga, comme le supposent la plupart des penseurs.

    Apprendre à se concentrer, c'est apprendre à maîtriser le mental de manière à le saisir pour ce qu'il est, un simple instrument aux mains de l'entité pensante. Il sera possible alors de diriger ce mental où on le désire, vers le bas ou vers le haut. La direction ascendante offrant dans les débuts l'opportunité de combler le hiatus existant entre notre nature inférieure, la personnalité maîtresse d'elle-même, et notre nature supérieure, lieu de la conscience, de l'amour pur ou intellectuel, et encore de l'Intelligence et de la Volonté dvine.

   (1) L'auteur hindou dont nous venons de parler, et dont Romain Rolland écrivit la biographie, a lui-même produit un commentaire des Yoga Sutras de Patanjali.