De l'intuition à l'identification


Avertissement: Le texte qui suit peut être considéré comme une justification et une explicitation du discours de Diotime dans le " Banquet " de Platon. Dans ce discours, Diotime situe la connaissance philosophique en simple intermédiaire entre l'ignorance et la connaissance véritable. Elle accrédite ainsi le précepte qui fait de la connaissance de soi un préalable à celle de l'univers. "Connais-toi toi-même, dit le proverbe, et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". L'explication que nous donnons n'est, évidemment, pas facile. Certains croiront comprendre parce qu'ils confondront la Volonté spirituelle, qui vient de haut, avec l'aspiration et la tension qui accompagnent toute volonté personnelle. Nous pensons cependant que l'aperçu donné ici de l'évolution de la connaissance peut être un facteur de stimulation dans la recherche de la vérité.

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    Du point de vue de la nature et de l'origine de la connaissance, le passage de l'intuition à l'identification opère une véritable révolution. Le sens de l'acte perceptif est en effet parfaitement inversé.

    Dans l'acte intuitif, la connaissance vient à celui qui est l'objet de l'intuition. Il reçoit la connaissance. La conscience est soudain envahie par l'idée et l'énergie qu'elle véhicule. Cet envahissement saisissant, inattendu, explique l'enthousiasme qui suit immédiatement l'irruption de l'idée, selon l'accoutumance et l'importance de l'idée. Un vive impression d'illumination et de vitalisation marque un processus cognitif caractérisé par l'apparente passivité du sujet. Cette impression peut être assez forte pour marquer une vie entière, comme ce fut le cas chez Rousseau.

    Lorsque la fréquence des perceptions intuitives augmente, la puissance de l'impression diminue, jusqu'au moment où, la conscience étant dépassée, il est possible de voir l'intuition arriver. Le caractère passif de l'acte intuitif ne peut pas, alors, faire de doute. On peut, certes, trouver des éléments d'activité autour de cet acte. Tout d'abord dans les prémices puisqu'une intuition ne vient pas sans raisons dans l'esprit qui la reçoit. Elle est consécutive à une interrogation qui peut prendre la forme d'une longue méditation, ou à une attitude d'expectative plus ou moins consciente. Au moment même de l'intuition, par ailleurs, l'idée, qui se présente sous la forme d'une énergie qualifiée, est automatiquement revêtue d'une forme par le mental concret de l'individu (1). Ce qui explique qu'une même idée perçue par deux esprits indépendants puisse s'exprimer en des termes différents. Cela témoigne donc d'une activité individuelle. Il n'en reste pas moins que l'intuition est, en elle-même, une réceptivité. L'activité est soi antérieure, soit postérieure à l'irruption de l'idée. Dans la perception intuitive l'idée advient à celui qui la perçoit.

    Il en va différemment dans la connaissance par identification, celle qui permet de dire que penser et être sont une seule et même chose. Dans ce mode d'appréhension de la connaissance, l'esprit va au réel. La démarche est active. Le succès résulte d'un acte pénétrant. Nous disons bien " un " acte, le processus étant bien différent de la recherche intellectuelle qui aboutit éventuellement à une intuition. Ces recherches impliquent une pluralité de moments, concepts, mises en relations, raisonnements. Elles s'inscrivent dans le temps, au minimum dans le temps d'une méditation. La connaissance par identification peut très légitimement se comparer à la production d'un rayon laser. La volonté étant la source de l'action, le rayon pénétrant est un mixte de mental et de conscience. Celui-ci pénètre et coïncide éventuellement avec la réalité visée. C'est ce genre de connaissance que la Diotime du Banquet de Platon situe au-delà de la philosophie. Dépourvu de tout caractère spéculatif, il ouvre au réel et à la certitude.

    Cette technique pourra sembler simple et facile à mettre en oeuvre. Simple, elle l'est puisque, ainsi que nous venons de le dire, il s'agit d'un acte unique, même si cet acte peut contenir un déroulé dans le sens d'une pénétration progressive, d'une avancée à l'intérieur de ... Mais il s'agit toujours du même acte en développement continu. Facile à mettre en oeuvre, certainement, mais seulement quand les moyens en ont été acquis. Les choses sont toujours simples sitôt que le niveau d'expression est atteint. Mais un certain nombre de réalisations sont nécessaires avant que le pouvoir de projection de la conscience en avant de soi devienne possible.

    On peut dire que le pouvoir de la vision pénétrante (2), le pouvoir de s'identifier à ... donne sens à tout le développement antérieur de l'homme. Du point central de la Volonté on peut voir comment toute l'évolution psychologique de l'homme mène à ce type de connaissance. Ainsi, ce que la religion ou la philosophie comprennent comme l'union de la personnalité et de l'âme a, en réalité, pour objectif de pénétrer le mental de la qualité d'attraction de l'amour. C'est ce qui rend possible l'intuition. Si l'on dit, en effet, que l'intuition est un type de connaissance passif, cette passivité ne peut pas être confondue avec l'inertie. L'intuition ne vient qu'à ceux qui se montrent capables de l'attirer. Elle suppose un mental en état d'aspiration, et cependant vide de préjugés, de toute idée préconçue.

    Préalablement, toute l'histoire personnelle aura tendu à mener l'individu à la maîtrise des différentes composantes de sa personnalité. Cela conduit à l'émergence du mental. Dès lors qu'un homme est capable de donner un sens à sa vie, le mental cesse de s'agiter en tous sens. L'affirmation d'une direction de vie le stabilise. Cette direction est d'abord matérielle. Elle vise à assurer la puissance de l'individu. Vient cependant le moment où la recherche de la puissance matérielle, de la réussite sociale et de la considération ne suffit plus. Un rapport à l'âme s'impose. Or, l'âme, c'est l'amour pur, c'est-à-dire cette faculté d'attraction bien connue des mystiques. C'est elle, donc, qui sensibilise le mental, l'assouplit, lui donnant finalement cette capacité d'expectative vivante qui ouvre à l'intuition. C'est, de la manière la plus claire, ce que montre Spinoza faisant de l'amour intellectuel, c'est-à-dire du mental pénétré de la puissance attractive de l'amour, le principe de l'intuition.

    Nous avons donc une première étape qui aboutit à l'affirmation d'un mental utilisé à des fins personnelles. Puis ce mental est lentement pénétré par l'amour pur, de telle sorte qu'émerge le moyen de la sagesse, à savoir l'amour intellectuel ou spirituel. La troisième étape implique le dépassement de ce mixte. Dès lors qu'est parfaitement réalisée l'union de l'âme et de la personnalité, qu'est accompli, donc, comme on l'a compris, l'union du mental et de l'amour pur, la volonté spirituelle se donne à penser. Elle affleure dans l'expérience du Penseur. Puis sa présence s'impose nettement dans l'épisode psychologique de la " crucifixion " pendant laquelle se produit la renonciation à la vie conjointe de la personnalité et de l'âme, donc, encore une fois, du mixte mental-amour. Une distance est établie par rapport au monde (3) qui est évidemment distance par rapport à ce mixte. La signification est que le mental et la conscience peuvent être volontairement, conjointement et instinctivement utilisés par la Volonté, dans ce qui est un nouveau mode de perception. C'est la vision pénétrante qui débouche sur l'identification. La Volonté est maîtresse du processus. Celui-ci n'est cependant parfaitement maîtrisé qu'après ce que la religion appelle la résurrection qui est, en fait, l'établissement dans la Volonté spirituelle (4). Cela clôt le parcours évolutif strictement humain.


(1) Que l'idée soit une énergie, et surtout qu'elle soit distincte de la forme dans laquelle elle s'objective, cela n'est pas ordinairement compris. Le mécanisme d'incarnation de l'idée peut cependant être perçu. L'enthousiasme qui accompagne certaines intuitions prouve en tout cas le caractère essentiellement vital, dynamisant, de ce genre de perceptions.


(2) De même que l'amour intellectuel, mixte de mental et de conscience, ouvre à l'intuition, ainsi la vision pénétrante aboutit à l'identification. La vision pénétrante est la sagesse en acte.


(3) Ce qui fait dire au Saint Jean des Evangiles qu'il est dans le monde sans être du monde.


(4) Celle qui fait dire au personnage principal des Evangiles que le Père ( son essence ) et lui sont un.