L'âme philosophe

 

    Un éducateur - tout parent n'est-il pas éducateur! - ne devrait-il pas s'interroger sur la nature de l'âme qui lui est confiée ? Quel est son degré d'avancement sur le chemin de la vie ? Quelles sont les qualités présentes ? Quelles sont les faiblesses à considérer et sur lesquelles travailler ? Il y a nécessité pour l'éducateur à sonder celui qu'il a en charge de manière à orienter au mieux ses interventions. Est-ce, par exemple, une âme à vocation philosophique, un esprit dont on pourra attendre qu'il s'engage un jour, avec la maturité, vers la sagesse ? Sera-t'il de ceux qui se détourneront du mur de la caverne, qui maîtriseront les plaisirs et le monde sensible ?

    Remarquons d'abord que la connaissance de ceux que l'on a en charge d'éduquer demande une attitude quelque peu distanciée. La pierre d'achoppement dans la relation éducative est souvent un comportement trop affectif et de ce fait insuffisamment éclairé. L'enfant est souvent survalorisé simplement parce que c'est son enfant, l'enfant de sa chair, comme l'on dit. Souvent aussi, par désir de bien faire et, pense-t'on, parce qu'on l'aime, on fera preuve d'excessive indulgence, ou d'abusive sévérité. Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent encore, l'amour n'a pas son fondement dans la sphère affective, mais dans une concentration mentale qui permet de voir ce qui est réellement profitable à celui que l'on éduque. Cela exige une sensibilité altruiste, laquelle dénote le véritable amour. Les confusions et fusions affectives sont toujours une source de problèmes.

    Un peu d'attention, d'objectivité et d'amour vrai permettent de distinguer les qualités et défauts ordinaires des enfants. Mais la question est moins simple quand il s'agit de repérer, d'identifier une âme à vocation philosophique. Si l'on interroge un professeur de philosophie, il dira volontiers que cette vocation se signale par le goût des idées abstraites, plus précisément par l'aptitude à les manier de la façon la plus habile possible. D'où l'opinion que le philosophe est un être habile à soutenir ou critiquer des thèses. Ainsi en va-t'il de nos soi-disant études de philosophie qui exigent des élèves qu'ils sachent développer et opposer des idées, et aboutit souvent à ancrer dans le scepticisme.

    Une telle aptitude n'est malheureusement pas la garantie d'une authentique démarche philosophique, d'une disposition à vivre la sagesse. Elle ne témoigne trop souvent que d'une habileté intellectuelle, laquelle exclut le bon sens simple ou supérieur. Platon peut nous être de quelque secours dans notre recherche quand il décrit la montée de l'âme vers l'absolu en évoquant une progression, de l'amour des beaux corps, des belles formes, c'est-à-dire du sensible, à l'amour des belles actions, des Idées ensuite, pour finir par l'amour du beau en soi (1). Cette progression, ou ascension, ne manque pas d'intérêt puisqu'elle permet de situer l'émergence de l'âme philosophe.

    Toute âme est, certes, par nature philosophe puisque toutes sont caractérisées par une conscience universelle conjointement à la conscience de soi. Mais il s'agit là de l'âme en elle-même, telle qu'elle se manifeste sur son propre plan, et telle que l'on peut la percevoir quand elle n'est pas voilée par les formes qui l'enveloppent et caractérisent le monde. Pendant son parcours initial, l'âme, c'est-à-dire la conscience, se perd dans la forme. Elle s'immerge en elle, et il faudra tout le travail de l'évolution, la longue expérience du monde, pour s'en dégager peu à peu. Au fur et à mesure de l'évolution, l'âme va progresser dans la conscience de soi -faisant usage de la réflexion - puis se concentrer en elle-même, pour enfin pratiquer la méditation et la contemplation, et retrouver finalement l'essence de sa nature dans cette intelligence qui pénètre tout sans se perdre dans le tout.

    Platon nous dit que le deuxième stade dans la conquête de l'absolu est l'amour des belles actions. Ce qui suppose la capacité à les voir et à y réagir avec le coeur, puisqu'il est question d'amour. Or, qu'est-ce qu'une belle action sinon une action morale, vertueuse au sens antique ? Le candidat à la philosophie est donc d'abord un être sensible avant d'être un être de pensée. Si l'on y regarde de près, d'ailleurs, on observera que tous les grands philosophes ont vécu une première phase mystique. La philosophie n'est pas une aptitude à manipuler les concepts, à analyser les formes pour en dégager quelques savoirs. Elle est, au minimum, une capacité à percevoir mentalement au-delà des formes, et plus encore une ouverture à l'intuition, acte impliquant le mental, et l'amour sous la forme de la conscience.

    Lorsqu'il est question de l'amour des idées, le signe d'une aptitude à s'élever jusqu'à leur contact est un amour des belles idées morales. C'est cela qu'il faut rechercher chez l'enfant, l'adolescent et le jeune homme : la capacité à vibrer devant les belles actions qui élèvent l'âme et devant les idées qui les évoquent. Autrement dit, on recherchera les êtres doués d'un mental sensible. Ceux-là ne sont généralement pas d'opinion rapide, de pensée vive, prompte à rebondir. Ils traînent avec eux la lenteur de la sagesse à venir. Ils ne se satisfont pas des éclats de la pensée. Ils cherchent à pénétrer le réel, à le saisir en conscience. Parce que la philosophie est de nul intérêt si sa pratique ne change pas en conscience celui qui pense.

    Lorsque le coeur d'un enfant vibre devant une manifestation de la vertu ou sa peinture, soyez assuré que vous avez là une graine de philosophe. Comme à toute graine il faudra fournir un terrain fertile pour facilité sa germination. Il faudra protéger et nourrir sa sensibilité, lui faciliter la fréquentation des belles âmes du passé et du présent, et ne le diriger vers les idées que lorsqu'il aura pris quelque mesure de leur réalité et de leur puissance afin qu'il ne se satisfasse point de la spéculation intellectuelle. Le sens ne doit jamais se perdre, mais évoluer vers un bon sens supérieur.
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Pour illustrer ce propos, donnons un exemple de comportement susceptible de faire vibrer le coeur d'une jeune personne destinée à la philosophie. Tous les français connaissent Henry IV, un roi auquel on associe un grand ministre, Sully. Celui-ci mérite, peut-être plus encore que le Vert gallant, notre estime. C'était un grand travailleur au service de la France. Je viens à notre affaire. Quand le roi le complimentait de son zèle, loin de s'enorgueillir comme beaucoup l'auraient fait, le grand ministre, homme de courage et de pensée, redoublait modestement d'efforts. (2)

 

(1) Les grecs appréhendent l'amour surtout sous la forme du beau, c'est-à-dire de l'harmonie. Et il est vrai que l'amour spirituel pleinement manifesté introduit dans un état d'harmonie, lequel autorise corrélativement la perception du divin, du "Bien".
(2) En appendice de ce texte je me propose de donner, à l'occasion, d'autres exemples pris à l'histoire ou à l'actualité.