Les maîtres de sagesse


1- Quelle maîtrise?
    Lorsque l'on évoque une maîtrise, il est évidemment nécessaire de préciser en quel domaine elle s'exerce. On peut être un maître artisan, un maître en droit ou en littérature... On appelait volontiers l'instituteur "maître", sans doute parce qu'il était sensé dominer les matières qu'il enseignait. De même l'avocat mérite-t'il de se faire appeler ainsi, d'une manière quelque peu surannée, pour la connaissance exhaustive de la loi que l'on veut bien lui prêter. La maîtrise désigne donc une domination sur la matière que l'on pratique habituellement. Il y a ainsi de multiples maîtrises, au point que, pour s'assurer de l'une d'entre elles, on n'hésite pas aux spécialisations les plus étroites.

    La maîtrise dont il s'agit ici s'éloigne délibérément de toute spécialisation. Dans la foulée de la philosophie, elle ferait même paradoxalement de l'universel son objet. On pourrait dire que cet objet est la vie, si ce dernier terme n'avait une signification bien vague. Vague et tellement étendue que l'on voit mal comment un homme pourrait atteindre à cet empire. C'est un aspect de la vie qui est l'objet de cette maîtrise, celle qui assure une complète domination sur les trois stages de l'existence humaine: la vie instinctive, celle des émotions et la sphère tout entière du mental. Le maître s'établit donc hors de ces trois champs d'action, dans un état de parfaite sérénité ou sagesse, un état qui constitue l'horizon de la philosophie. Celle-ci n'est-elle pas, étymologiquement, l'amour de la sagesse! On évoquera peut-être aussi, comme équivalents, l'harmonie, à la manière d'Empédocle, et, si l'on est de pratique religieuse, l'accès au ciel et l'immersion dans le "royaume de Dieu". Les spiritualistes, plus ou moins ésotériques comme les Théosophes, évoquent le sage sous la dénomination de "Maître".

    L'existence de ces maîtres a fait l'objet de bien des spéculations. On sait l'obscurité prétendue des sages de la Grèce antique ( Héraclite, Parménide, Empédocle ... ). Les Théosophes, quant à eux, en font des êtres mystérieux, objets de toutes les vénérations et de toutes les attentes. Ils seraient évidemment doués de pouvoirs exceptionnels, vivant dans une autre sphère, une sphère céleste, tout en s'occupant plus ou moins occultement des hommes et de leur avancement.

    Il n'est pas raisonnable de cautionner ces attentes irrationnelles et cette quête du merveilleux, d'autant plus qu'une telle focalisation détourne du travail à effectuer. Il s'agira d'évoquer par des faits la nature des personnes qui sont arrivées, à force d'assiduité dans la pratique évolutive, à un état qui leur assure une distance permanente au monde - ou triple monde, ainsi que nous l'avons succinctement décrit plus haut.

2- Les trois mondes
    L'objectif ( la maîtrise du monde triple ) peut sembler assez facile à réaliser. Nous savons ce que sont nos instincts aussi bien que nos émotions et nous avons l'impression de connaître le mental, puisque nous pensons. Néanmoins, si nous considérons le taux d'obésité dans les pays les plus avancés, ou la prégnance et les excès de la sexualité dans nos sociétés, on peut se demander si les instincts sont effectivement sous contrôle. Quant aux émotions, il est difficile de croire à un degré élevé de maîtrise quand beaucoup des personnes les plus en vue se donnent pour objectif de vivre des émotions, ce qui signale le lieu principal de leur vie. On sait d'ailleurs que les stoïciens, dont les règles de vie avaient principalement pour but de vaincre les émotions, apparaissent encore, dans leur démarche, d'une rigueur difficilement imitable, et qui même effraie par leur austérité (1).

     Qu'en est-il du mental ? Parce que tout homme est doté du principe de la pensée, qu'il est conscient de lui-même et donc apte à émettre, au moins formellement, des idées, on s'imagine volontiers dominer PAR NATURE la sphère intellectuelle. Rien n'est moins vrai. D'autant plus que, lorsque l'on évoque ici l'assujettissement du mental, on ne comprend pas seulement le mental concret, ou bon sens, mais aussi le mental abstrait. D'une manière quelque peu paradoxale, on observera tout d'abord que la plupart des hommes ne pensent quasiment pas, tout en ayant cependant des idées. Celles-ci viennent de notre vie sensorielle, de l'effort de mémorisation et des corrélations qui s'établissent spontanément. Ensuite, elles se présentent et s'enchaînent en nous par un phénomène de mémoire et d'associations bien mis en évidence par le philosophe anglais Hume. Nous sommes donc le plus souvent le lieu du déroulement des pensées, qui s'enchaînent en nous sans nous, plutôt que les auteurs d'un véritable jugement.

  On commence vraiment à penser quand on se montre capable d'ordonner consciemment les idées, autrement dit quand on développe l'aptitude à raisonner. Ce ne sont plus les idées qui s'imposent à nous, sans liens autres que de contiguïté dans le temps et l'espace de notre vécu. Elles sont, au contraire, soumises à un principe d'unité. C'est d'abord l'unité du principe pensant qui ordonne la succession des idées. C'est ensuite l'unité de sens, qui se dégage des différentes étapes du raisonnement. On entre alors dans l'intériorité puisque la suite des états du mental dépend d'une volonté, d'une intention clairement posée.

      Mais il est possible d'utiliser cette faculté de raisonnement d'une manière purement formelle, ce que l'on réalise dans les systèmes fermés des sciences hypothético-déductives, telles les mathématiques. L'intérêt de cette matière, du point de vue de la maîtrise de la vie, est d'apprendre à raisonner, donc à utiliser le mental. C'est en ce sens, entre autres, que Platon requérait de ses élèves qu'ils soient géomètres, ceci apparaissant comme une propédeutique à la philosophie.

      Mais le géomètre ne se soucie pas du sens, ainsi que le montre le développement des géométries non-euclidiennes et celui des systèmes logiques. Beaucoup d'élèves échouent en mathématiques parce qu'ils cherchent du sens là où ne sont exigés que la mémoire et le raisonnement. La philosophie est, elle, recherche de ce qui sous-tend l'apparence. C'est pourquoi elle implique une maturité, une expérience de vie qui ne sont pas le propre de la jeunesse, alors que l'on peut trouver des mathématiciens très précoces. Le raisonnement philosophique porte sur la vie, et plus précisément sur sa signification. Il est un moyen de la comprendre, de l'assimiler. Socrate est un exemple de cette recherche du sens de l'expérience. Que veut dire "être courageux", demande-t'il au général Lachès, - sachant qu'une telle question n'a de réelle portée que pour celui qui sait se montrer courageux ? L'intention philosophique tend toujours à dépasser les données immédiates pour découvrir la raison d'être des choses (2). Elle est en quête de l'idée, de l'essence, donc de la réalité ultime. Ce faisant, elle s'élève à l'abstraction.

    Qu'en est-il donc du maître à ce niveau ? Il se distingue, quant au fil du raisonnement et au maniement des idées, par une distance qui signifie précisément la maîtrise. Quand il raisonne ou évoque les idées, ce qu'il ne pratique qu'à des fins de communication et de service, le fonctionnement du mental se fait automatiquement. Cela signifie que cette fonction est descendue en dessous du seuil de la conscience, comme tout ce qui est réellement maîtrisé, de sorte que la pensée se déroule en lui sans lui, mais en pleine lumière. Pour faire court, nous dirons qu'il se voit penser, sans participation objective à la pensée qui se déroule en lui, sauf s'il en décide, et surtout sans aucune immersion en elle. On commence à mesurer la difficulté de la maîtrise du mental, et par conséquent du monde dans sa globalité.

    Mais il y a plus. Une étape reste à franchir qui est cependant encore du domaine du mental. Bergson a bien mis en évidence le fait que chaque personne est en contact avec le monde extérieur, ou non-soi, avec tout son être, l'attention n'étant que la pointe de l'entière conscience. Soutenant tout acte individuel, toute perception, se tient, en arrière plan, la totalité de la personne, ce qui en fait un être distinct de tout autre. C'est de la conscience réalisée, effective. Ce sont des expériences vitales transformées en connaissances et facultés. C'est ce que la Bible appelle les idées ou pensées de l'âme. Spinoza affirme en ce sens que plus une personne a d'expérience, plus elle à de facultés. Tout cela constitue un acquis auquel la personne peut se référer. Mais cela aussi le maître l'a dépassé. Et comme précédemment, cet acquis est tombé sous le seuil de la conscience, n'étant plus utilisé que d'une manière spontanée, intuitive, selon le besoin du moment.

    Ce qui caractérise alors le maître, c'est d'abord un fonctionnement intuitif. Il est établi au delà du mental, dans une sphère qui est celle de la compréhension immédiate, de l'amour intellectuel. Mais là même, il n'est jamais immergé dans l'idée intuitivement perçue, au contraire des hommes qui n'ont pas dépassé le voile des pensées de l'âme et réalisent occasionnellement une percée. Le maître de sagesse est toujours conscient de ses perceptions. Il est donc pleinement conscient du processus intuitif. Autrement dit, il voit l'idée lui arriver. Par ailleurs, l'écran des pensées de l'âme s'étant dissous, la perception et l'intégration de la volonté spirituelle deviennent un acquis autorisant un nouveau mode de connaissance, la connaissance par identification (3). Un maître de sagesse a donc réussi à unir en lui le mental et la qualité attractive de l'amour spirituel, et il peut commencer à utiliser cette synthèse au moyen de la volonté. Cette volonté spirituelle, individuelle, est simultanément perçue dans sa relation à la plus grande Volonté dont elle est une émanation. Quoi qu'il fasse dans les trois mondes, il n'est plus du monde, comme le suggère Empédocle et le dit le Saint Jean des évangiles. Quand ils sont dans le monde, les maîtres ne sont pas du monde.

3- Les pouvoirs
    Les personnes qui s'intéressent aux maîtres sont généralement moins occupées de l'évolution que nous venons de décrire, et des efforts qui sous-tendent cette évolution, que des pouvoirs que sont censés détenir de tels personnages. Traitons donc succinctement cette question. Un maître de sagesse a-t'il des pouvoirs particuliers ? La réponse est affirmative. Les choses sont cependant passablement différentes de ce que l'on peut imaginer. On pense en effet que, à la manière de certains yogis, ils ont acquis des techniques leur permettant de reproduire à volonté des comportements exceptionnels propres à émerveiller le badaud. C'est une opinion erronée, qui explique cependant, en partie au moins, l'attrait pour certains types de yogas, et l'admiration pour certains personnages, auteurs supposés de soi-disant miracles.

   On comprend aisément, après ce que nous avons dit des maîtres, qu'ils sont totalement désintéressés de la renommée, comme ils le sont de la fortune ou du pouvoir. Leur centre d'intérêt s'est déplacé hors des considérations mondaines. Centrés sur le seul développement évolutif, en relation à ce qu'ils peuvent apporter, en conséquence, à d'autres êtres, le désir d'acquérir des pouvoirs n'entre pas dans leur conscience. Néanmoins, étant donnée leur évolution, ils touchent naturellement à certaines sphères ou plans de l'Etre qui leur permettent de manifester occasionnellement des comportements inhabituels. Mais ils ne le font pas, ordinairement, en utilisant consciemment des techniques, mais d'une manière spontanée, et seulement en relation avec une nécessité. Un maître peut ainsi se déplacer, en conscience, et instantanément, à l'autre bout du monde pour y faire, par exemple, quelque expérience. Il peut compenser les effets de l'attraction terrestre. Ou encore communiquer avec des êtres vivant sur les plans intérieurs, dans des relations aussi certaines que celles qu'il établit sur le plan matériel ( quand il y vit ). Et cetera... Mais seul le besoin sollicite et suscite immédiatement la mise en oeuvre de ces moyens peu courants.

    Un maître est donc un simple produit de l'évolution. Il a conquis de la nature plus que la plupart des hommes, de la même manière que, sur le plan biologique, un adulte est plus avancé que l'enfant, avec les conséquences qui en résultent quant aux savoirs et aux pouvoirs. Il est entré dans des zones de perception cachées provisoirement aux autres hommes. Il maîtrise le mental, l'amour spirituel, et il a eu la révélation de la volonté spirituelle. Et cette révélation ouvre sur un mode nouveau de perception, ce qui montre à quel point est nécessaire l'humilité vraie qui laisse l'individu ouvert à de nouveaux aspects de la connaissance et de la réalité.

    On pourrait croire, par exemple, que le maître qui se voit doté de la volonté spirituelle la saisit à la manière dont on appréhende une situation ou la solution d'un problème. Il n'en est rien. Ce n'est pas un processus typiquement mental. Il comprend, certes, mais il comprend parce qu'il entre dans une nouvelle dimension de la vie. C'est l'entrée dans cette dimension qui lui procure simultanément la compréhension. Au moment même où il accède à cette volonté, avec toute le puissance qu'elle implique, il en sait intimement la signification.

Conclusion
    Il est possible que la description qui a été tentée ici puisse surprendre, voire même décevoir certains lecteurs qui auraient attendu du merveilleux. Je ne peux que redire qu'il n'y a rien que du naturel dans l'évolution, même si celle-ci peut parfois sembler accélérée. Les "pouvoirs", rarement utilisés par les maîtres, ne leurs paraîssent jamais, quand ils le sont, que naturels. Et par dessus tout, ils comprennent la minceur de leurs réalisations en regard de ce qui est à connaître.

    Pour comprendre la difficulté des réalisations associées à l'état de maître de sagesse - ou "sage" selon la terminologie philosophique - on peut se souvenir de la parole du thibétain Milarepa disant que " celui qui veut se libérer en gardant l'idée du "je" échouera". L'abandon de la relation permet à ce "je", à notre individualité fondamentale de s'affirmer en tant que conscience dans toute identification. Il ne s'agit pas de la conscience d'être identifié à ceci ou cela, conscience qui renverrait inévitablement à un "je" central, mais de la présence en conscience dans l'objet de l'identification.

    Cette conscience libérée du voile qui la masquait est ce qui protège le sage. Dans la vie matérielle, la protection vient aux hommes des connaissances vraies, des facultés acquises, en un mot des pensées de l'âme, ou expériences profondes. Elles forgent la prudence. Voir la devise d'un Spinoza: "Obstinée prudence". La protection d'un maître ressort de la conscience elle-même. Celle-ci est symbolisée par l'égide de la déesse grecque de la sagesse, Athéna. Mais cette conscience ne protège pas tant des événements extérieurs - à la manière du daïmon ( l'âme ) de Socrate - que des énergies qui sont le nouveau domaine de vie de ces personnages. Le "ciel" serait mortel sans la protection de la conscience qui réduit les émanations des puissants Esprits qui le peuplent. La conscience filtre, c'est-à-dire qu'elle ne permet l'entrée que de ce qui peut être assimilé. Le maître ne mange que les restes de la table des Dieux. Vous avez là une explication des mises en garde adressées à ceux qui voudraient précipiter l'accès à ces sources vibratoires éloignées(4).

Remarque: dans les noms utilisés pour décrire cet état de nature, nous n'avons pas utilisé le terme " saint ". La raison en est que ce terme est appliqué par l'Eglise à un grand nombre de personnes, dont certaines sont très éloignées des réalisations ici évoquées. Il n'appartient d'ailleurs pas à une Eglise de "faire" sainte, ou de déclarer sainte telle ou telle individualité.


(1) On précisera que le contrôle des émotions n'invite aucunement à étouffer la sensibilité au profit du mental concret, ce qui ne pourrait aboutir qu'à une catastrophe. Spinoza distingue utilement à ce sujet les émotions ou sentiments positifs des négatifs. Nous dirons une autre fois une méthode de contrôle qui libère l'intelligence.
(2) En particulier, un philosophe n'est pas un linguiste. Il ne cherche pas la vérité dans l'analyse des mots, mais dans le sens qu'ils portent. Il transperce la forme. En eux-mêmes les mots sont un voile.
(3) Nous avons évoqué ce mode de connaissance dans le texte intitulé : " La vision pénétrante ".
(4) D'autres caractéristiques pourraient être exposées. L'une d'entre elles présente peut-être quelque intérêt. Il s'agit de la compréhension parfaite qui tient à ce que les situations et comportements sont immédiatement mis en relation avec le stade d'évolution. C'est la vraie source de la tolérance. Ce qui n'empêche pas de travailler à l'évolution, même par la destruction.