Maître et disciple

     Le texte sur les maîtres ne traite pas des rapports entre eux et ceux que l'on nomme parfois les disciples. Il envisageait la maîtrise du simple point de vue du maître lui-même. Or, c'est toute la question de la transmission qui est impliquée dans le rapport aux disciples. Si certaines personnes n'hésitent pas à faire des milliers de kilomètres pour trouver un "maître", c'est certainement qu'elles en attendent une facilitation de leur vie spirituelle. Qu'en est-il exactement, sachant que nous élargirons la réflexion, par delà les maîtres de sagesse, à tous ceux qui se prévalent d'un rôle de maîtres en spiritualité ? (1)

   Disons d'abord, ou répétons, qu'il n'y a pas de chaises à porteurs dans le domaine de l'évolution. Chacun doit fournir ses propres efforts pour s'ouvrir à de nouveaux champs de l'Etre. Imaginer, comme beaucoup le font, qu'il suffit de se rapprocher d'une figure emblématique pour se "sauver" relève de la plus pure illusion. Le sacrifice d'une mort "sur la croix", celle de Jésus de Nazareth, par exemple, ne dispense personne d'une nécessaire diligence personnelle. Et aucun maître ne hissera jamais tel individu jusqu'au ciel par le seul fait qu'il aurait, lui, atteint à un certain degré de compréhension, tandis que l'autre le baderait.

   Que peut donc apporter un "maître" à ceux qui se rapprochent de lui ? D'abord une information. Comme dans tout apprentissage, il peut être utile de commencer par la théorie. Et s'il est parfois nécessaire - parfois! - de chercher un informateur, c'est que dans le domaine de la spiritualité beaucoup de choses sont cachées, certaines à juste titre - sous les symboles par exemple, par prudence - d'autres pour des raisons plus obscures. Parmi les raisons malheureuses se trouve le désir de tenir les consciences en laisse. On touche au problème des sectes, sectes que l'on veut croire la pratique exclusive de petits groupes alors que de vastes organisations sont, de fait, constituées en sectes. Il n'est que de voir le sort qui fut réservé à Giordano Bruno, la rétractation imposée à Galilée, ou encore la difficulté, pour un esprit aussi indépendant que celui d'Ernest Renan, de s'extirper du dogme de l'Eglise. (2)

    Il est d'évidence que l'information ne suffit pas à assurer des progrès dans la voie de l'évolution. Le chemin indiqué, balisé dans une certaine mesure, doit être parcouru. C'est une chose de comprendre intellectuellement, une autre de réaliser, c'est-à-dire d'assimiler. Un maître en spiritualité aide, il est vrai, d'une autre manière, par le fait que ses propres réalisations transpirent de sa personne, imprégnant de ce fait ceux de ses proches qui peuvent être réceptifs à ses émanations. Certaines personnes impressionnent, au sens propre, par leur présence (3). Cela a un effet de sensibilisation. La proximité du maître véritable peut ainsi renforcer l'aspiration. Mais, encore une fois, cela ne dispense nullement de ses propres efforts.

   Une troisième aide peut être fournie quand il s'agit d'éclairer un étudiant sur les expériences, les succès ou les échecs rencontrés. Parce qu'il est passé par là, en réalité et non pour avoir lu des livres, le maître est apte à donner un éclairage. Son intervention servira à situer l'expérience, à l'interpréter, et ainsi à réaliser ce qui aura été vécu. Les expériences sont en effet subjectives. La lumière de l'âme, par exemple, la vraie lumière naturelle, n'est pas tangible. Elle est cependant visible. Mais si elle est perçue dans le cerveau, beaucoup auront besoin d'une explication pour comprendre la signification de l'événement. L'interprétation des expériences est indispensable pour assurer leur réalisation. L'expérience du maître aidera par ailleurs à ne pas confondre certaines expériences, psychiques par exemple, avec de véritables expériences spirituelles. On s'illusionne facilement dans ce domaine.

    Ceci nous amène à soulever un question d'importance. Elle concerne la particularité, l'originalité d'un maître en spiritualité. Tous les hommes émettent une note personnelle. Tous sont différents. Les maîtres n'échappent pas à ces différences. Mais, par delà les effets d'un parcours individuel, tous les hommes sont intrinsèquement semblables, dotés d'une conscience, capables d'exprimer l'amour spirituel, l'intelligence et la volonté spirituelle. Ceci pour dire que, par delà les différences individuelles, ce sont les mêmes expériences qui sont faites, et c'est un même but qui est poursuivi. Autrement dit, il faut se défier d'un " maître " qui prétendrait n'être pas relié au même grand courant ascendant qui aspire tous les étudiants sérieux vers leur libération. Les grands créateurs de religions ne font eux-mêmes qu'éclairer et approfondir la voie.

    Pour finir, on s'interrogera sur le fait que certaines personnes se présentent comme des guides. L'idée est, en quelque sorte, qu'il faudrait tenir par la main et soutenir en permanence les étudiants. La réalité du fonctionnement des maîtres est tout autre. En premier lieu, les interventions dans la vie du disciple sont rares, et quand elles se produisent elles se cantonnent strictement à des suggestions, subjectivement ou objectivement. On l'a dit, un maître spirituel authentique s'adresse à la conscience. Pour quelles raisons en est-il ainsi ? S'il prenait lui-même la responsabilité des choix de l'étudiant, il le priverait de sa liberté, et par conséquent du fruit de ses succès et d'éventuels échecs. L'échec, comme en toute entreprise, est inévitable. Mais quand il a été reconnu, le disciple avance alors avec assurance, parce qu'il a appris par son propre mouvement. En second lieu, le maître prudent n'a aucune intention de prendre la responsabilité des échecs qui ne sont pas les siens. Un disciple est avant toutes choses une personne qui se tient debout seule, c'est-à-dire par ses propres forces. (4)

 

     (1) Il y a en réalité fort peu de chances de rencontrer dans le monde un authentique maître de sagesse, et encore moins de le reconnaître et d'entrer dans son entourage. Les raisons en ont déjà été données.


   (2) Certains critères bien simples permettent d'échapper aux sectes à prétention spiritualiste. Tout d'abord, un spiritualiste ne demandera jamais d'argent pour l'aide qu'il pourrait apporter. La spiritualité n'est pas une profession. Ceci pour l'aspect matériel. Ensuite, pour ce qui est de l'instruction, un véritable spiritualiste ne s'adresse jamais qu'à la conscience, c'est-à-dire à une liberté. Toute pression, toute espèce de main-mise est un avertissement de fuir; et très vite si l'on est influençable ( ce qui est souvent le cas des êtres jeunes et sensibles ), parce qu'il est plus facile de s'éloigner dès les premiers contacts plutôt que lorsque l'on est englué dans des pratiques sectaires.


    (3) Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les émanations d'une personne avancée sur le chemin ne sont pas nécessairement bien accueillies. Ainsi, l'évolution impliquant le développement de l'amour spirituel, ces émanations dérangent fortement les personnes à dominante fortement intellectuelle, jusqu'à provoquer de violents rejets, sans que la cause, d'ailleurs, ne soit identifiée par celui qui rejette. Même les personnes " ouvertes " peuvent avoir du mal à supporter certaines vibrations quand il s'agit d'un véritable maître de sagesse.


    (4) Le véritable maître est intérieur. C'est un " instinct divin ", pour dire la chose à la manière dont J.J. Roussseau qualifie la conscience. C'est là une autre raison pour comprendre pourquoi le véritable maître ne s'adresse qu'à la conscience. Plus on est avancé, et moins on requiert d'aide extérieure, même si des aides sont parfois effectivement fournies sur les plans subjectifs.