La sagesse


    L'idée que l'on innove en détruisant ce que le passé révérait est une constante de notre époque. En philosophie, cela s'est traduit par la mort de Dieu, puis par celle de l'homme. La notion de vertu a été emportée par le courant. et, s'il faut en croire certains heideggeriens, la notion de sagesse doit s'effacer, tout juste bonne qu'elle serait à récompenser verbalement les petits enfants aux comportements "raisonnables". "C'est bien, tu as été sage". Ce qui sous-entend quelque manque d'autonomie, d'indépendance. Bon enfant, mais faible caractère. Autant dire, piètre potentiel humain, économique et intellectuel. Il est patent que la sagesse n'est plus un thème stimulant depuis que l'on navigue dans le conceptualisme, le matérialisme et les religions du dogme.

   Que l'on prétende décréter la mort de Dieu peut apparaître comme une décision salutaire si l'on admet que le Dieu en question est celui que l'individu - vraisemblablement dans les pas d'une religion - s'est forgé pour conforter l'obéissance à des principes de vie, à des espérances sans véritables racines intérieures. Supprimer l'idée d'un Dieu serait alors une démarche d'authenticité puisqu'elle s'appuie sur le désir de vivre de vraies valeurs, de ne plus supporter celles qu'un surmoi imposerait. Néanmoins, une telle attitude ne peut préjuger de l'existence d'un Dieu. Le père réel ne disparaît pas dès lors que le fils en détruit l'image autoritaire dans sa conscience.

    Il en va de même de l'homme en son essence. Toujours aussi égocentrique, l'idée de la mort de l'homme signifie qu'il n'y a pas d'essence individuelle, mais une existence pour forger ses propres valeurs. L'essence serait, si l'on peut dire, à construire. L'existence la précéderait donc. Poser une essence, une nature primordiale innée, obligerait en effet l'individu à l'assumer, et donc à devenir simplement ce qu'il est. L'évolution se ramènerait à une simple affaire de conscience, une prise de conscience qu'il faudrait élever jusqu'à la réalisation de cette nature première. Cela semble aller contre l'idée que se font certains de la liberté, d'une liberté absolue. L'homme devrait donc devenir son propre créateur. La déclaration de la mort de l'homme découle ainsi logiquement de celle de Dieu puisque l'essence humaine est conçue comme une création divine. Point de créateur, point de nature déterminée une fois pour toutes.

  Ces conceptions nihilistes vont évidemment à l'encontre des philosophies les plus pénétrantes, de toute la tradition spirituelle, aussi bien que du fonds doctrinal des religions majeures. Pour un homme de religion, Dieu existe ( même si, le plus souvent, il ne se soucie pas d'en sonder la nature). Cette affirmation peut d'ailleurs n'être qu'un acte de foi. Mais nombreux sont les hommes qui ont établi quelque rapport avec le monde divin. L'homme lui-même est le fils prodigue, un temps éloigné du Père, un fils qui doit retourner en sa maison après certaines expériences qui en montrent le chemin. Platon ne nie pas l'existence de l'âme dont il dit l'incarnation. Descartes, et bien d'autres, ont fait l'expérience du "cogito", établissant un contact indiscutable avec leur nature profonde, substantielle. Quant à Spinoza, il voit en l'homme une "idée" de Dieu, ou un mode de la substance infinie.

    Le point de vue de la philosophie contemporaine, qui tend à nier ces réalités, relève d'une illusion fondamentale. On croit pouvoir rendre compte du réel en le créant. Le point de vue ne peut être alors que spéculatif et traduit un enfermement dans la pure sphère mentale. Les penseurs spéculatifs cherchent, certes, à comprendre l'Etre, mais les concepts utilisés ou créés à cet usage ont pour effet de le voiler: leur vision ne peut être qu'hypothétique. Si l'on considère le cogito cartésien, par exemple, on l'appréhende généralement comme une idée susceptible de rendre compte du réel, et comme telle exposée à une remise en question. Rien qu'un concept, alors qu'il s'agit d'une expérience, présentée comme telle par Descartes, et qui permet une identification momentanée avec notre essence. Expérience, donc, potentiellement universelle et révélatrice de l'Etre. Mais expérience qui intervient au bout du bout d'un dénuement de la pensée. Lorsque intervient la perception du " cogito ", le mental a subi l'épreuve du doute, et il est vierge. Cela signifie qu'il est dans un état de complète réceptivité. Le réel ne se dévoile qu'à un mental nu mais en attente active, ce que Malebranche, par exemple, désignait comme une prière naturelle adressée à la vérité.

    De la même façon que Dieu existe, que notre nature de penseur est une réalité dont on peut faire l'expérience, la sagesse est, pour certains, un fait, et en soi une réalité. Ce n'est pas juste une manière d'apprécier des comportements. On ne peut la réduire à une invention d'un mental en mal de concepts. Ce n'est pas la conséquence du respect de quelques principes moraux. La notion de sagesse renvoie à un certain état de développement de la conscience. C'est à la fois une manière d'être et de connaître, un passage obligé dans l'évolution de l'homme, de sorte qu'il est impossible d'en supprimer la notion. Le problème, pour ceux qui en nient l'existence, est que la sagesse n'est pas immédiatement donnée. On ne naît pas sage et peu d'hommes développent la sagesse avec l'âge. On ne peut même pas s'en faire une idée en scrutant notre personnalité. C'est un état qui la dépasse, et auquel on ne peut s'élever que par une ascèse. Il s'agit, d'une part, de maîtriser complètement le mental, d'en calmer l'activité spontanée ou volontaire en le subjuguant complètement, en en faisant une table rase, et, d'autre part, de l'orienter symboliquement vers le haut, vers l'âme, dans une attitude invocatrice.

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    Qu'est donc la sagesse, et par quel moyen développe-t'on le mode de connaissance qui la génère ? La sagesse est l'état qui résulte d'une fusion du mental et de l'amour spirituel. Mais elle désigne aussi, bien sûr, la richesse intérieure qui résulte de cette jonction et du mode de connaissance qu'elle établit. Pour revenir encore une fois à Spinoza - modèle, notons le, de penseur rationaliste - le moyen est l'amour intellectuel, parfois appelé par lui entendement, entendement qu'il lui est arrivé, dans ses premiers écrits, de qualifier de " fils de Dieu", tandis qu'il disait avoir trouvé le bien véritable, objet de sa recherche. Le résultat est la connaissance intuitive, intérieure, transformante. C'est ainsi que Spinoza fait de l'intuition l'objet de l'amour intellectuel. L'amour intellectuel est à l'oeuvre dans la véritable méditation qui est un retournement sur soi, une manière d'enveloppement voué à l'intégration de ce qui est appréhendé.

    Qui dit intuition intellectuelle dit, donc, intégration de la connaissance. C'est toute la différence entre une approche purement intellectuelle ou conceptuelle et la véritable méditation. L'approche intellectuelle laisse les choses à distance (1). Elles n'entrent pas dans l'âme. L'amour intellectuel les fait siennes, d'une manière pérenne. On fait la différence entre les deux sortes d'approches quand on réalise - autre terme pour dire que l'on intègre - ce que, cependant, l'on savait déjà, mais seulement d'une manière qui se révèle alors avoir été insuffisante, superficielle, théorique. Parce que la véritable méditation implique l'amour spirituel, celui que l'on ressent dans le coeur, on peut dire que le véritable méditant est l'âme. "Il est donc nécessaire, dit Platon dans Le Banquet, que l'amour soit philosophe ..."

    On peut donc considérer la sagesse de deux points de vue. Soit comme le mode d'approche du réel par l'amour intellectuel, soit comme le résultat de cette approche, c'est-à-dire les idées ou pensées de l'âme. Mais tandis que le résultat - les idées intégrées - est perdu de vue, puisqu'il est intégré à l'être, le fonctionnement laisse toujours sentir l'amour dans le coeur, jusqu'à s'y établir à demeure.

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    Comment accède-t'on à ce fonctionnement véritablement philosophique? Pour saisir la démarche, il est nécessaire d'accepter, et surtout de réaliser l'idée que chaque stade de l'Etre est le socle sur lequel le suivant s'exprime et se développe. Ainsi peut-on dire que sans le mental concret, ou bon sens commun, le monde des sentiments ne se développerait pas. C'est lui, en effet, qui permet d'enregistrer et de percevoir les réactions affectives, et de travailler au façonnage, à l'affinage d'un instrument de sensibilité. De même doit-on affirmer qu'il n'y a pas de véritable fonctionnement dans le mental abstrait si l'on ne s'appuie pas sur la sphère affective. Faute de le faire, on s'enferme dans un mental sec et opacifiant, de plus en plus rigide. On se coupe de l'âme, et par conséquent de toute sagesse. La technique d'abstraction de la sphère affective consiste à établir un pont en découvrant l'idée incluse dans toute réaction affective. Comme le disait Spinoza, le sentiment enveloppe l'idée. Cette technique sollicite le mental abstrait - c'est toujours le niveau supérieur qui réalise le détachement ou élévation ou sacrifice ( ce dernier mot dans le sens de rendre sacré). Le résultat est un mental sensible, capable donc de percevoir. Est-il besoin de dire qu'une personne intelligente n'est pas celle qui enchaîne les concepts avec habileté, mais celle dont le regard fouille, cherchant à percevoir au-delà de la forme présentée.

    Dès lors que l'on accède au domaine du mental abstrait, la perception ( donc sans médiation ) des concepts est possible. Mais cette perception ne signifie pas encore la sagesse. C'est ce qui explique que des personnes sensibles et pénétrées de culture, puissent être par ailleurs de mauvaises ou très mauvaises personnes, égoïstes et dures. Certains tortionnaires de la dernière guerre mondiale en sont de parfaits exemples. Un mental sensible ne suffit pas. Il faut réellement qu'il soit pénétré d'amour. Or cela ne peut se faire que si le mental abstrait se dirige vers le haut en une attitude d'expectative, s'ouvrant ainsi à l'impact de la nature magnétique de l'amour(2). L'expérience mystique anticipe cette rencontre d'une manière passive et aléatoire au moyen de la dévotion, en contournant, en quelque sorte, le mental: sans réussir, par conséquent, à entrer dans la sagesse. Quand la volonté se saisit du processus, utilisant par conséquent consciemment le mental abstrait, celui-ci se teinte peu à peu de la qualité magnétique de l'amour auquel il se lie, ce qui permet progressivement l'émergence de la capacité intuitive(3). On remarquera que chaque plan de l'être est négatif par rapport à celui qui le domine, et positif par rapport à celui qu'il domine.

    La sagesse est donc une réalité. Mais une réalité qui n'est pas donnée immédiatement. Son expression exige une longue ascèse. Il n'y a pas de sagesse possible en dehors d'une jonction, puis d'une fusion d'un mental préalablement épuré avec l'amour spirituel dont la caractéristique principale est le pouvoir magnétique. Evoquer l'amour spirituel, c'est évoquer une réalité indépendante de celui qui la reçoit et la transmet (4). C'est une réalité en soi. Pour l'exprimer et s'en imprégner, il est donc nécessaire de s'ouvrir à elle. Aussi est-il nécessaire de comprendre que le mental, tel qu'il est communément utilisé avec ses modifications permanentes, ne permet pas d'absorber l'amour spirituel. Il doit être préalablement rendu calme et invocateur.


      (1) Prisonnier pendant la dernière guerre, Jean Guitton avait observé à quel point les intellectuels savent peu de choses lorsqu'ils sont éloignés de leurs livres et de leurs fiches. Le sage puise toutes choses en lui-même, dans la mémoire vivante et non pas dans celle du cerveau.

      (2) L'effort antérieur de cultiver les valeurs altruistes favorise l'expérience de l'amour spirituel. C'est aussi une protection contre les dangers d'un mental solitaire.

     (3) Il serait possible de continuer la description de l'ascension en montrant comment l'amour intellectuel devient à son tour le socle pour le développement de la volonté spirituelle, ou intention fondamentale de l'être.

      (4) Les hommes de religion associent souvent l'amour spirituel à tel ou tel personnage historique. Cela peut se justifier dans les premiers temps de l'expérience mystique, quand le mental abstrait est encore peu affirmé. Mais l'amour est une réalité indépendante de ces personnages - qui en sont seulement des porteurs notoires. Le sage - ou celui qui s' approche de la sagesse - ne se soucie pas de ces références historiques, même s'il peut les reconnaître. Il n'est pas dans l'adoration.