Préambule


    Le texte sur le "peuple de Dieu " n'est pas polémique. Il touche, certes, à un sujet sensible dans nos sociétés occidentales. Mais le but n'est pas de stigmatiser tel ou tel comportement. L'analyse est susceptible d'éclairer le débat sur l'antisémitisme. Il propose de regarder les choses en face, et de dire ce qui peut conduire à une résolution des tensions.


    Certains prétendent qu'il n'y a d'amour qu'individuel, sous la forme du sentiment. Ils suggèrent même, à l'instar de la célèbre phrase de Marx, que l'amour ne serait qu'un opium pour le peuple. Il est, cependant, pour beaucoup de nos contemporains, une réalité en soi. C'est pour eux un FAIT. Il est donné à tout homme de l'expérimenter, dès lors que l'on tente de sortir de l'individualisme, lui-même générateur des tensions matérialistes.


    L'amour spirituel n'est pas une idée générale et abstraite qui résumerait simplement, dans nos esprits, les expériences individuelles du sentiment. En termes philosophiques, c'est, tout comme l'Intelligence, un UNIVERSEL. Autrement dit, c'est une réalité que chacun peut expérimenter, dans le coeur, individuellement mais d'une manière identique. C'est un commun dont il s'agit seulement de prendre conscience en soi-même. C'est ce caractère, à la fois réel et commun, qui en fait le moteur de la solidarité, en vue de la cohésion de l'humanité. C'est ce qu'expérimentent tous les hommes engagés, dans toutes les parties du monde, pour l'amélioration des conditions de vie collectives.

 

                                                        Le peuple de Dieu

 

    La Bible véhicule la notion de " peuple de Dieu ". Il est de nécessité de comprendre le sens de cette expression. Certains, en effet, en font une interprétation matérialiste, de sorte que le " peuple de Dieu " signifierait telle nation, nation dotée, de plus, d'une " terre promise ". Dieu l'aurait gratifiée d'une attention particulière, et de privilèges. Des lois destinées à l'humanité entière lui auraient été confiées, inscrites dans le marbre par un intercesseur. Les membres de cette nation seraient dotés de qualités particulières, qualités d'intelligence et de connaissances qui les élèveraient au-dessus des autres. Pour couronner le tout, un messie devrait lui advenir qui ne serait pas moins que le Roi du monde. Cela justifie naturellement une manière d'orgueil spirituel, de sentiment de prééminence sur les autres hommes.


    La notion de " peuple de Dieu " prend corps avec la fuite d'Egypte telle qu'elle est racontée dans l'Ancien Testament. Un peuple tout entier aurait été retenu en captivité. Une fuite aurait été organisée sous la conduite de Moïse. Un peuple de 600000 hommes, plus les femmes et les enfants, aurait échappé à la poursuite de Pharaon pour atteindre à la terre promise, en Palestine.


    On peut imaginer que ce récit n'est pas dénué de sens. Par contre, une lecture à la lettre est inacceptable. Elle relève d'une manière d'idolâtrie. Aucune trace n'a jamais été trouvée dans les annales égyptiennes de la captivité d'un peuple sémite. L'histoire est muette sur un tel événement. Par ailleurs, la présence, puis la fuite de 600 000 hommes, plus femmes et enfants, est tout simplement impossible à concevoir. Et que dire du passage à pieds secs de la mer rouge, et du refermement des flots sur les armées du Pharaon! Le récit est symbolique. C'est le sens de cette fuite qui peut intéresser, et celui que peut prendre, dans cette perspective, la notion d'un peuple de Dieu.


    Le périple, ou exode, d'Egypte jusqu'en Palestine, est en réalité l'histoire d'une quête spirituelle. L'axe de la marche, du sud désertique au nord mystérieux et initiatique, en révèle la nature. L'Egypte est le lieu de la captivité. Pour l'homme spirituel, il n'est d'autre enfermement que celui de l'âme, prisonnière du monde tangible et donc des sens. On peut trouver dans ce monde, certes, la connaissance, y compris la connaissance cachée, celle que tant de philosophes sont allés chercher en Egypte. Mais on n'y trouve pas la réalisation de cette connaissance. Celle-ci exige un cheminement personnel, une conversion et une élévation. Il s'agit donc de diriger la conscience vers le nord (1). Le nord représente symboliquement ce qui est caché aux sens, et donc mystérieux. Le trajet selon un axe sud-nord mène donc à la sphère spirituelle et à Dieu. Le parcours aboutit en effet à un gain, lequel n'a rien de matériel. Il consacre l'accomplissement de la loi par Moïse. C'est pourquoi Dieu lui " parle " dans les nuées. Quand Moïse descend de la Montagne, son visage est illuminé, ce qui signifie qu'il a réalisé toute la connaissance acquise en Egypte, c'est-à-dire dans l'expérience du monde. Il a complètement intégré la Loi de Dieu en ce qui concerne la vie dans ce monde, ce qui fait qu'il la respecte parfaitement et la domine. C'est le Décalogue, traduction très simplifiée de l'illumination reçue par Moïse dans sa théophanie.


    Un épisode de l'exode requiert une attention particulière parce qu'il éclaire la situation de ceux qui pouvaient, à l'époque, se targuer de faire partie du " peuple de Dieu ". Il s'agit de la traversée de la mer rouge. La signification de la mer est universelle (2). Elle signifie ici la focalisation de la conscience sur le plan des sentiments et des émotions. Traverser la mer rouge veut donc dire que les élus de l'époque dominaient le monde affectif, celui des passions matérialistes. Or, on ne domine cette sphère - qui concerne encore la majorité des humains - que par la concentration dans le mental. C'est son feu qui assèche le chemin. Mais quand on évoque le mental, il faut entendre le mental abstrait, celui qui ouvre au sens des choses. C'est parce qu'il s'est ainsi élevé sur le plan des causes, donc de l'âme, que Moïse peut entrer en contact avec la divinité.


   Si l'on veut maintenant définir l'expression " peuple de Dieu ", il apparaîtra, à toute personne de jugement libre, que faisaient partie du peuple de Dieu ceux-là seuls qui avaient atteint à cette focalisation mentale. Réalisation difficile pour l'époque. Et réalisation qui ne concernait évidemment pas une ou des tribus dans leur ensemble. D'ailleurs, il est bien dit dans le livre que le peuple devait rester en bas de la Montagne, parce qu'il n'aurait pas supporté la présence divine, n'ayant pas développé sa faculté mentale au même niveau que Moïse. D'autre part, on connait la tendance des croyants à revenir aux stades antérieurs de développement, donc sur le plan des sentiments et du simple sens commun idolâtre. La notion de " peuple de Dieu " désigne donc une réalisation spirituelle, et en aucune façon l'appartenance à une quelconque nation. Ce peuple rassemblait tous ceux qui réussissaient à élever leur conscience sur le plan mental, ou tentaient de le faire, quelle qu'ait été leur origine raciale. Ceci, de la même manière que les vrais chrétiens ne sont pas concentrés dans les Eglises qui se disent chrétiennes, mais sont présents partout où la solidarité humaine, l'humanité une est un objectif. Tout juste peut-on dire qu'il se trouvait peut-être, à cette époque, un peu plus de ces hommes de Dieu dans les tribus soumises à la loi mosaïque que dans le reste du monde.


    On comprend la source de la supériorité mentale - et supériorité tout court - que se reconnaissent volontiers les personnes de religion juive, supériorité souvent cachée, cependant, par les nécessités de la vie commune. C'est cette même manifestation de supériorité qui peut irriter les non juifs, d'autant plus qu'elle s'accompagne parfois d'une tendance séparative propre à une culture dans laquelle le mental tiendrait une place trop dominante. On sait que la culture exclusive du mental peut mener à l'isolement et à l'orgueil. Mais tout ceci, qui peut sembler négatif, est éclairé par un contexte spirituel, lequel signifiait à l'époque un progrès.


    Certains juifs prétendent, de nos jours, que beaucoup des grands hommes de l'histoire, au moins dans la partie occidentale du monde, étaient ou sont de religion juive. C'est vrai d'une certaine façon, parce que nombre d'entre eux sont nés dans un milieu de tradition judaïque. Mais cela ne signifie pas une adhésion à cette religion. On observe au contraire soit une opposition, soit une indifférence. Ils ont, certes, bénéficié de la dimension mentale de leur milieu d'origine, mais ils l'ont généralement dépassée. C'est même ce dépassement qui les rend effectivement créateurs. Leur attention s'est dirigée plus haut, vers l'intuition intellectuelle, ce qui signifie la mise en oeuvre de l'amour, entendu comme principe d'attraction des idées (et comme ce qui unit, dans toutes les conditions, en particulier dans le domaine social ).


    L'histoire personnelle de Spinoza est, à cet égard, symptomatique. Né dans une famille juive, héritier, par conséquent, de ce que l'on pourrait appeler un atavisme mental, il ne reconnaît cependant pas ce mental comme la source de la vérité. Ce dernier est relégué par lui au rang de simple moyen de la connaissance. La vraie connaissance est le fruit de l'amour intellectuel. Pas de connaisance par la lumière naturelle, pas d'intuition, mode supérieur de la connaissance, sans l'amour. La raison n'est, pour l'auteur de l'Ethique, que l'oeil de l'âme. La vraie compréhension n'est pas réduite à la perception des formes intellectuelles, à l'analyse de ces mêmes formes et des données sensorielles, ou à l'obéissance à des lois imposées par une quelconque révélation. Elle est cette intuition intellectuelle dont l'amour intellectuel est le réceptacle.


    Ce que l'on dit de Spinoza pourrait l'être de Bergson, chantre de l'intuition. On pourrait encore le dire de Freud, de Einstein et de bien d'autres. Mais ce ne sont plus, alors, des membres du " peuple de Dieu ", ainsi que l'entend l'Ancien Testament. Ce qui était un progrès, une religion à dominante mentale, est devenu un frein quand on refuse de la dépasser, de l'accomplir en y ajoutant l'amour au sens où nous l'avons défini. C'est toute la portée des paroles du Christ disant qu'il n'est pas venu détruire la loi, mais l'accomplir. Le mental est le socle, la pierre ou encore le Graal nécessaire à la révélation. Le ciel, présent sous la forme de l'intuition, ne s'ouvre qu'à ceux qui se montrent capables d'ajouter l'amour au mental pour en faire l'amour intellectuel, source de l'intuition.


    Bien sûr, certains rabins ne manqueront pas d'objecter, en désignant la religion chrétienne, que c'est une doctrine pour les enfants. Sous entendu, la nôtre est seule sérieuse, mature, adulte parce que mentale. Nous savons, disent-ils encore, beaucoup de choses que vous ignorez. Le propos n'est pas dénué de vérité, si l'on considère, du moins, la pratique de nombre de ces croyants de la religion de l'amour et la confusion de l'amour spirituel avec les bons sentiments. Mais, c'est confondre la pratique et la doctrine. Non pas la doctrine de l'Eglise, mais celle contenue dans les textes. Or, à quoi font référence les textes quand ils évoquent l'amour ? Certainement pas aux sentiments, aux bons sentiments, mais à une réalité de valeur universelle. L'amour n'est pas celui d'un tel ou de tel autre. Ce n'est pas une donnée personnelle. Il appartient potentiellement à tous, pour autant que l'on soit capable de le mettre en oeuvre. C'est un universel. Et sa mise en oeuvre exige que le mental soit développé. C'est la pierre sur laquelle l'église est bâtie, cette église étant l'apanage de tous ceux capables de fonctionner intuitivement. C'est le nouveau " peuple de Dieu ".


    En résumé, nous avons donc, avec la fuite en Egypte, l'histoire d'une avancée spirituelle, et non pas une partie de la vie d'une quelconque nation. Cette histoire désigne un mode de fonctionnement pour ceux qui constituèrent une avant garde de l'humanité. Mais il n'a là plus rien de précurseur. Le mental a été, depuis, révélé publiquement et compris par les individus les plus avancés en tant qu'instrument de l'amour spirituel (3), amour qui n'est pas le sentiment que l'on baptise habituellement de ce nom, mais une grande énergie d'unification. Néanmoins, parce que l'humanité peine à considérer que ce qui fut premier puisse être relégué à la deuxième place, il est à craindre que l'amour pur soit, à son tour, considéré comme le bout du bout de l'aventure humaine. Alors même que les textes du Nouveau Testament contiennent déjà l'idée d'une culture de la Volonté, de la même manière que la réalisation mosaïque contenait déjà une subtile expression de l'amour christique.


(1) Le même axe sud-nord se retrouve dans le Nouveau Testament, représenté, au sud par le désert, et au nord par la Galilée. Le désert symbolise la tentation, certes, mais il n'y a de tentation que parce que la personne est ramenée sur elle-même, loin des élans de la spiritualité. La Galilée symbolise au contraire les moments où, dans la méditation, Jésus de Nazareth se rapprochait de sa source. Les thibétains sont, de même, tournés vers la plaine au nord, l'au-delà des montagnes, d'où la divinité peut surgir en consécration des efforts de l'adepte.


(2) La mer a deux sens principaux dans le symbolisme. Elle représente les eaux primordiales, la matière ou chaos initial. Mais aussi le monde des sentiments, des affects. C'est ce deuxième sens qui intéresse ici.


(3) Ce que disent aussi les Yoga Sutra de Patanjali.