Souffrance et évolution


    La souffrance peut être envisagée de plusieurs points de vue : celui de la personnalité, personnalité uniquement concernée par une vie d'expériences dans le monde; celui de l'âme, c'est-à-dire du sens des épreuves de la vie; et plus profondément encore, celui de l'Esprit, notre essence en manifestation concernée par la signification des douleurs et autres afflictions.

    Du point de vue de la personnalité, la souffrance porte peu de signification. Il n'est nul besoin de s'interroger pour la trouver sans valeur et inopportune. Plus inopportune presque que la mort. Quand le désir de vivre s'estompe, la mort apparaît comme une délivrance. Ce que l'on redoute toujours, par contre, c'est la souffrance qui précède généralement la fin ou détachement du corps physique. Tout juste verra-t'on dans la douleur l'avertissement d'un mal à découvrir et à soigner. La souffrance morale elle-même tend à perdre du sens dans la mesure où l'on peut, comme pour la douleur, l'effacer au moyen de drogues diverses. Elle abandonne toute valeur d'enseignement quand le hasard et la malchance font seuls figures de coupables. Vient-il encore à l'esprit, par exemple, que les " dents agacées " ( voir les raisins verts de la Bible ) ou une tendance psychologique désagréable puissent s'enraciner dans une hérédité familiale ? Ou que tel accident de la vie puisse trouver dans nos comportements une explication ?


    Du point de vue de l'âme, quand on s'élève à cette considération ( par réflexion ou tradition religieuse), la souffrance est, par contre, souvent interprétée comme une sanction. Celle-ci serait consécutive à des comportements antérieurs inappropriés. Ainsi les religions du Livre expliquent-elles la souffrance, partout répandue dans le monde - le véritable enfer - par une faute originelle, une faute collective. On sait, par ailleurs le rôle que joue la loi karmique en Inde pour expliquer les différences sociales et les accidents de la vie. La souffrance est liée à un idée de rétribution. Mais le point de vue n'est pas aussi passif qu'il y paraît puisqu'il s'agit de rétablir un équilibre qui est celui de la loi. La souffrance aurait cette vertu de nous guérir de nos errements. Le poète ne dit pas autre chose quand il voit dans la souffrance une bénédiction. "Soyez béni, mon Dieu, dit Lamartine, qui donnez la souffrance comme un divin remède à nos impuretés ". Dans son Epître aux Hébreux, Saint Paul conseille à ses correspondants d'accepter la sanction : " Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur, et ne te décourage pas quand il te reprend. ( XII,3 )"

    L'idée sous-jacente est celle d'une loi divine au sein de laquelle l'homme doit vivre et prospérer. S'il est libre, il devrait cependant réaliser que cette liberté ne l'autorise pas à suivre n'importe quel chemin. En quelque sorte, il doit apprendre la loi de Dieu et s'y conformer par sa propre volonté. C'est le sens de la formule de Spinoza disant qu'est libre la personne qui agit selon la nécessité de sa nature ( sachant que pour lui, l'homme individuel est une Idée de Dieu ). Ce qu'est cette loi, celle qui est affirmée dans les commandements donnés à Moïse nous en donne quelque idée. Mais ce ne sont que de grossières indications, exprimées d'ailleurs négativement, d'un dessein que l'on ne commence à pénétrer que lorsque notre propre volonté spirituelle se connaît enracinée dans la volonté divine. Il en va de la perception de cette loi comme de l'amour spirituel, que l'on aborde abstraitement par les analyses qui en sont faites mais que l'on ne connaît vraiment qu'en le vivant intérieurement.

    La liberté de l'homme fait qu'il se dévoie souvent. Mais ces égarements ne sont pas en soi des fautes. Ils paraissent au contraire inévitables pour qui , précisément, ne connaît pas encore la loi. La souffrance apparaît ainsi comme la révélation que l'on s'est de quelque manière fourvoyé, et comme un appel à reconnaître les comportements vertueux. Si la loi divine est contraignante, c'est qu'elle n'est pas, contrairement à ce qu'une lecture superficielle de la vie nous suggérerait, un ensemble de règles que l'on pourrait ou non appliquer, mécaniquement ou intelligemment, mais un flot de vie qui nous entraîne. Aller contre la loi, c'est nager à contre courant. Lorsque la loi est parfaitement vécue - ce qui ne signifie donc, en aucune manière, une quelconque obéissance infantile à des principes ou à des règles - alors se réalise l'union de la personnalité et de l'âme, ce qui, en terme de connaissance, se traduit par l'accomplissement de l'amour intellectuel. C'est, pour donner une illustration philosophique, la réalisation de Spinoza. En termes de religion, c'est Moïse descendant , illuminé, de la montagne, ou encore Jésus transfiguré devant les trois apôtres. On voit donc que, bien comprise, la souffrance, aussi désagréable soit-elle, est une opportunité d'ajustement et d'évolution.

    Mais toute souffrance ne répond pas à l'idée d'un égarement appelant redressement. Il est des souffrances, tant physiques que morales, qui accompagnent l'évolution spirituelle. Les alpinistes n'imaginent pas que l'ascension d'une paroi rocheuse puisse se faire sans efforts, épreuves et souffrances. Ainsi en va-t'il de toute ascension spirituelle. L'idée que la spiritualité nous plongerait immédiatement, et pour toujours, dans le bonheur est une illusion. Ceux qui prétendent "enseigner" le bonheur montrent peut-être une voie vers le bien être, mais certainement pas le chemin de la libération. L'évolution spirituelle implique de profonds changements, aussi bien sur le plan physique que dans les domaines de l'affectivité et du mental. Cela implique des efforts et des épreuves dont les effets les plus certains sont des douleurs et des souffrances morales. Il est fréquent, par exemple, que les personnes qui développent l'amour pur contractent des maladies de coeur. Et l'on ne peut avancer sans être, à certains moments, rejetés sur soi-même dans un état que les mystiques qualifient de nuit noire, et qui sont, pour d'autres, des périodes sèches, comme est sec le désert de la tentation.

On pourrait cependant s'étonner qu'une évolution, somme toutes naturelle, puisse déboucher sur des souffrances. C'est qu'il faut distinguer l'évolution abandonnée à elle-même, de celle, accélérée, qui intervient quand un homme se prend en main et décide de hâter le pas. Dès lors que l'on médite véritablement, on entre en contact avec des énergies dont l'effet est de bousculer celui qui les reçoit. Les énergies nouvelles en rencontrent d'anciennes, moins subtiles. Un véritable conflit naît, qui vise à la substitution du nouveau à l'ancien. Cela induit, à son tour, des conflits de comportements. Il se produit, sur un mode " agressif ", une transmutation de la nature inférieure. Cela ne va pas sans souffrances. Mais, et pour atténuer la rudesse de cette perspective, de même que l'on ne s'engage pas sur un chemin de montagne escarpé sans équipement et une forme physique suffisante, de même peut-on préparer l'ascension en purifiant le soubassement et en s'astreignant à la prudence. Plus encore, on peut s'attendre à bénéficier des libéralités de la lumière spirituelle. Mais, sauf à jouer les tortues - et encore - on ne peut imaginer, étant sorti de la caverne, produire l'ascension sans secousses. C'est dire si ceux qui promettent un bonheur de tous les instants, pour prix de quelques vagues exercices, sont éloignés de toute véritable pratique spirituelle.

    On touche ainsi à la signification de la souffrance. On peut très bien imaginer une évolution qui nous épargnerait ses affres. Les réalités émergeraient lentement à la conscience, l'évolution s'étendant sur une durée presque infinie. La souffrance se révèle, pour ceux qui ont effectué leur conversion et sont réellement (1) sortis de la caverne, comme le corollaire inévitable d'une évolution accélérée. Il est significatif que les périodes précédant certaines grandes réalisations sont vécues dans de particulières et profondes difficultés. On ne devient pas un " deux fois né ", comme disent les orientaux, sans une période préalable de trouble intense, d'insatisfaction profonde. Plus on approche de la révélation de l'amour spirituel, plus la crise s'intensifie, jusqu'à son irruption dans le coeur. Cela explique certaines vies psychologiquement perturbées, voire soumises aux tempêtes affectives(2). La lutte pour s'établir à demeure dans cet amour est encore plus intense. C'est en terme de guerre que la Baghavad Gita évoque le conflit des valeurs, égocentriques et altruistes. Les vies en relation avec la conquête de l'union apparaissent ainsi, souvent, de manière dramatique. Que l'on pense, par exemple, à certaines vies d'artistes authentiques. La souffrance franchit encore un degré quand il s'agit d'effaçer l'idée même du "je", c'est-à-dire le rattachement réflexe de tout état de conscience à un Ego central. Le Nouveau Testament en donne une idée avec l'épisode de Gethsémani. Tout, alors, doit être abandonné. On ne va pas à son essence, à Dieu, avec les bras chargés, comme le croient encore certains lecteurs de la Bible. Le " jeune homme riche " des Evangiles préfère renoncer à la souffrance du renoncement total, même pour un salaire aussi désirable que la libération. Faut-il ajouter que plus on évolue, plus s'affine la sensibilité, et avec elle la capacité de ressentir la souffrance - mais aussi de la supporter !

    Mais, que l'on y réfléchisse ! La vie d'expériences et de satisfactions matérielles serait-elle reléguée à sa juste place sinon les tourments de l'insatisfaction et une ardente aspiration ? Il faudrait sans doute attendre une très lente érosion de nos désirs. La souffrance stimule notre volonté de sortir du conflit des valeurs. Notre appétit pour la paix y trouve sa motivation. Quand il s'agit de dépasser l'Ego, accepterait-on l'abandon de tout, le dénuement le plus radical et la mort elle-même, sinon l'intensité de la solitude vécue dans ces approches ? On peut bien penser que non!

    Le maître mot, pour les mystiques et pour tous ceux qui se trouvent dans la sécheresse, parce qu'ils sont ramenés cycliquement sur eux-mêmes, c'est le " tenez-bon ", car c'est le moyen d'absorber l'avenir.

    (1) On ne sort pas de la caverne par la seule grâce de l'intellectualité.
    (2) Ces souffrances ne demandent pas de prise en main par un psychologue puisqu'il ne s'agit pas d'une maladie, mais du corollaire d'un parcours évolutif.