L'irritation


    L'irritation est en tout premier lieu le fait d'un moi qui n'accepte pas les contraintes extérieures, les limitations que le monde impose aux individus. Elle s'exprime clairement chez l'enfant capricieux, révolté contre l'autorité parentale et qui cherche à la surmonter. L'apprentissage le plus élémentaire de la vie en société consiste à apprendre aux jeunes volontés qu'elles ne sont pas seules au monde.


    L'irritation qui résulte du frottement nécessite une solution, laquelle peut prendre trois formes. Ce peut être un retrait, un abandon face à un monde que le moi ne se sent pas la force d'affronter. Une autre solution est dans l'expression d'un " je veux " impérieux qui tend à asservir l'entourage. Une troisième voie, heureusement la plus commune, consiste à s'adapter, à assimiler le non-soi. Certains, il est vrai, restent dans l'irritation, mais on ne peut dire que ce soit une solution puisque, alors, on ne sort pas du conflit.


    Plus profondément, et plus tardivement sur le chemin de l'évolution, l'irritation traduit un conflit entre la personnalité et l'âme. Le monde extérieur n'est plus que l'occasion de le manifester. L'irritation traduit la prééminence de la réaction individualiste. L'option de compréhension et d'harmonie est rejetée, avec une violence qui peut affecter l'entourage. On comprend que la circonstance extérieure, quelque moment de la vie quotidienne, par exemple, est une simple cause occasionnelle, celle qui permet la manifestation ou extériorisation du conflit intérieur entre les valeurs altruistes de l'âme et celles, égocentriques, de la personnalité.


    L'irritation signifie donc le refus ponctuel de la vie partagée caractéristique de l'âme. C'est le rejet de l'être ensemble. Et non pas, certes, de la simple cohabitation. Le moi se révolte, se dressant devant ce qui lui semble un abandon de lui-même.


    Même si elle ne se manifeste pas ouvertement, même si elle n'est pas constamment ressentie, l'irritation est un état permanent. Cet état traduit la pression de l'âme altruiste en présence du moi, personnel, égocentrique, qui manifeste, par la réaction individualiste, une crainte pour sa survie.


    La portée de cet état intérieur est cependant ambivalente. Il indique en effet à la fois la présence à la conscience supérieure de l'âme et celle, plus apparente, plus familière, de la personnalité. Tant qu'il n'y a pas conscience de l'âme, aucun conflit, et par conséquent aucune irritation de ce genre n'est possible. Dans les termes de la philosophie orientale, c'est le rapport explicité dans la Baghavad Gita entre Arjuna, le disciple, et Krishna, l'âme ou le maître intérieur. Il n'y a donc pas matière à s'affliger de cette irritation puisqu'elle est le signe d'une perception du maître intérieur, d'une sensibilité à la conscience supérieure. Mais tant qu'elle demeure, elle est aussi l'indication d'une union non réalisée. Le statut quo n'est donc pas désirable, et n'est pas désiré. Il y a souffrance morale, et une situation susceptible d'engendrer quelque maladie dans le corps physique. Tout comme pour l'irritation de la personnalité devant le monde, une solution est nécessaire.


    La solution du conflit se trouve dans l'acceptation de la domination de l'âme. Cela ne signifie pas quelque reddition en rase campagne, mais l'intégration des valeurs altruistes comme base de la vie. C'est le vouloir "vivre ensemble " qui implique un respect universel, le respect des volontés étrangères qui peuvent être sollicitées, mais jamais commandées; des volontés auxquelles ont peut librement adhérer par soucis réciproque d'harmonie. L'abbaye de Thélème de Rabelais illustre parfaitement cet état d'esprit. Les thélémites sont unis, mais par libre volonté.


    Quand l'âme a fait une fois sentir sa présence (1), nul retour en arrière n'est possible, sinon de façon passagère. L'amour finit toujours par dominer dans le comportement de la personne, produisant finalement cette fusion que Spinoza appelle "amour intellectuel " et la chrétienté, de manière plus spectaculaire mais purement symbolique, la transfiguration.


    On pourrait se demander s'il existe aussi une irritation lorsque, la synthèse de l'âme et de la personnalité ayant été accomplie et la conscience dépassée, on se trouve en relation avec la volonté ou essence de notre nature, avec ce que la religion chrétienne appelle le " Père ". La réponse est double. La monade ou essence tend effectivement à s'imposer, et elle le fait de façon inéluctable. Il y a donc bien une manière d'opposition, l'âme-personnalité ne représentant pas le but ultime de l'évolution. Mais quand ce rapport s'établit, cette personnalité entièrement pénétrée par l'âme est non seulement consciente de la volonté divine, mais elle en a accepté la prééminence sur la volonté personnelle. C'est le sens de la déclaration du Christ disant, s'adressant au "Père" : " Non pas ma volonté, mais la Tienne". Il existe une différence de puissance, évidemment, entre la volonté personnelle et la volonté supérieure. Par ailleurs, la conscience de la nature de la volonté divine, de l'intention quelle véhicule, devra être approfondie. Mais ces différences sont vécues sans souffrances. Le moteur, pour la résolution de cette différence ontologique, est alors simplement l'impression de limitation ressentie après le contact avec la divinité, une fois revenu à son niveau ordinaire de réalisation.

(1) L'âme est toujours présente, c'est la consciente de cette présence qui fait le plus souvent défaut.