Le royaume des cieux

    Les religions véhiculent deux idées majeures concernant l'évolution de l'humanité : la conception d'un " royaume des cieux " destiné à se manifester dans le monde, et celle d'un " Messie " principal maître d'oeuvre de son établissement sur terre. Ces idées sont exprimées d'une manière essentiellement symbolique: le "royaume", les "cieux", et, de ce fait, depuis longtemps entourées de mystère, un mystère qui génère beaucoup de scepticisme.

    Outre ce caractère apparemment obscur, ces idées, prises à la lettre, engendrent une attitude rigide potentiellement délétère. C'est l'idée que ce royaume des Cieux serait de nature matérielle. C'est ainsi que certains prétendent nécessaire la constitution, comme mesure préparatoire (1), d'un territoire sur lequel le dit Messie viendrait régner à la manière d'un roi de France. Il aurait, par conséquent, toutes les prérogatives de ces politiciens royaux, et d'abord, bien entendu, un pouvoir absolu. Son rôle serait d'amener la perfection dans le fonctionnement de l'Etat, avec, pour corollaire économique, une vie d'abondance synonyme de paradis. Il devrait être évident que l'on entretient ainsi une confusion entre le spirituel et le matériel, réduisant le premier au second. Et ce, alors que la religion bien comprise ne cesse de les distinguer : à César, dit-elle, ce qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu.

    L'idée d'un royaume des cieux est cependant d'une simplicité désarmante, à notre époque tout au moins, pour qui veut bien observer le monde, même si une telle simplicité n'a pas un caractère tangible. On constate de nos jours une opposition majeure et significative entre les tenants d'un libéralisme économique et financier à connotation fortement matérialiste et donc individualiste, d'un côté, et de l'autre une masse d'hommes bien intentionnés oeuvrant à une société solidaire. L'opposition est tellement visible, tellement marquée que l'on peut évoquer une crise de civilisation de portée mondiale. Elle est frontale, attestant de la contestation de l'ancien individualisme par un courant de pensée et d'action qui, sans nier la valeur de l'individu, pose en principe la défense de l'intérêt général et universel. Dans les termes de la philosophie antique nous avons l'opposition de la haine et de l'amour : la haine étant ce qui divise, et c'est l'apanage de l'individualisme et l'amour ce qui rassemble, domaine des spiritualistes, déclarés ou non, pour lesquels l'unité de l'humanité n'est pas une utopie.

    Ce royaume des Cieux, ou de Dieu, est le domaine de la conscience et de l'amour, ces termes étant synonymes. Mais encore faut-il saisir la nature de ce domaine, et par conséquent le sens des termes utilisés pour le caractériser. Bien que visible dans l'action de ceux qui travaillent à sa promotion, sa conceptualisation n'est pas forcément évidente tant les mots utilisés pour le caractériser sont banals et trompeurs. L'amour dont il s'agit n'a pas grand chose à voir avec les bons sentiments. Pour la raison première qu'il n'a pas un caractère individuel. En termes philosophiques on dira que c'est un universel, ce qui signifie que chacun peut le ressentir de la même manière. Un mystique peut, occasionnellement, l'éprouver directement, mais n'importe qui en saisit la nature dès lors qu'il est préoccupé de l'intérêt général, de l'unité de la famille humaine, et considère que chaque homme à une égale dignité et mérite le respect. Cela veut dire vraiment : égalité, fraternité et liberté. Quiconque fait siennes les exigences des quatre libertés énoncées par Roosevelt (2) vers la fin de la dernière guerre est un représentant de ce royaume et travaille, consciemment ou inconsciemment, à le concrétiser sur terre.

    L'amour qui doit amener le " royaume de Dieu" est donc quelque chose de bien identifiable par l'intelligence et de parfaitement simple pour ceux qui ne sont pas englués dans les seules revendications personnelles. N'importe quelle qualité de cet amour : l'altruisme, la générosité, la gentillesse, la compassion, etc, en donne une idée.

    Quant à la conscience dont il s'agit ici, et dont nous disons qu'elle est un synonyme de l'amour, elle n'est évidemment pas réduite à la perception du monde tangible, à ce que l'on appelle le monde des formes associé à des intérêts matérialistes et égocentriques. La conscience évoquée ici est celle qui permet le passer au-delà de la forme; de comprendre, par exemple, la souffrance inhérente à la misère. Ce que les yeux montrent, ce n'est pas la souffrance, mais le dénuement. C'est le coeur qui permet d'entrevoir, derrière lui, la souffrance, et la rend intolérable. La conscience, lorsque l'on évoque l'âme, ce n'est pas la perception des événements de la vie ou des situations matérielles. Les pires de celles là peuvent être regardées sans frémir par ceux dont la conscience est contenue dans le seul intérêt personnel. La véritable conscience humaine perçoit le retentissement des situations matérielles dans la sensibilité des personnes affectées. Elle produit, par conséquent, une unité subjective.

    Que signifie donc cet objectif d'un royaume de Dieu sur terre sinon une prépondérance dans l'humanité de ces hommes qui incluent autrui dans leur propre conscience ? Est-il si difficile de concevoir, à notre époque, un monde globalement dépourvu des tensions nationalistes qui l'habitent encore, et de la main-mise égoïste d'un petit groupe de possédants sur les richesses du monde ? Est-il impossible d'entrevoir un monde dans lequel les droits déjà énoncés : droits de l'homme, de l'enfant, ou les quatre libertés , seraient effectivement respectés ?

    Il n'est nul besoin d'attendre d'un messie une transformation du monde. Certes, toutes les religions l'attendent, sous un nom ou sous un autre. C'est le Christ pour les chrétiens, Maitreya pour les hindous, l'Imam Mehdi pour les musulmans. Mais son apparition n'a pas d'autre sens que l'effectivité du respect des droits universels, même si cette réalisation peut être ponctuée par la voix d'un personnage de charisme particulier.

    L'avancée de l'humanité a toujours été portée par quelques individus annonciateurs de ce qui deviendra ultérieurement un fait de civilisation. Il y a, si l'on peut dire, des têtes de pont. Les porteurs de l'espérance nouvelle croissent ensuite en nombre, jusqu'à ce qu'une crise mette en évidence les valeurs nouvelles par opposition aux anciennes, donnant ainsi l'opportunité d'un changement majeur. Nous sommes actuellement dans une situation de ce genre. Les figures avancées ne sont certainement pas, actuellement, celles qui veulent encore opposer l'homme à l'homme, mais celles qui mettent en avant les valeurs de partage et d'amour; des personnes, donc, qui allient en elles-mêmes coeur et intelligence. Souvent actives dans les ONG, elles pressent l'humanité d'avancer dans la voie de la compréhension et de l'unité.

    Le royaume des cieux, ou de Dieu, n'est donc que notre monde dans lequel dominera le principe d'amour intellectuel ou spirituel, celui qui fait comprendre et aider autrui comme autrui peut nous aider. C'est ce principe qui ne laisse personne sur le bord du chemin. Comme le montrent les humanistes de notre temps, il n'est jamais, dans ce schéma de vie, question de domination, de terres que l'on vole à d'autres, d'êtres humains que l'on persécute parce qu'on leur refuse le droit d'entrer dans notre conscience morale, parce qu'ils ne sont que des objets au regard d'ambitions matérialistes. Le royaume des cieux est une terre, notre terre, sur laquelle chacun pourra trouver sa juste place, et exercer dignement son humanité.

(1) Au mépris du droit des gens et des principes les plus élémentaires de l'humanisme !
(2) Les quatre libertés sont: les libertés d'expression, de religion, de vivre à l'abri du besoin et sans être affecté par la peur.