L'oubli de soi


    Les véritables maîtres en matière de méditation ne cessent d'alerter les étudiants qui ne parviennent pas à s'oublier eux-mêmes que l'ouverture spirituelle ne peut se faire qu'à ce prix. Certains ne peuvent s'oublier une seule seconde, se rendant ainsi inaccessibles intérieurement, et inopérants dans leurs efforts d'élévation.

    Il est entendu que, lorsque nous parlons de méditation, il s'agit d'une activité fondée sur la concentration mentale, et non d'exercices de relaxation ou de " lâcher prise " que certains confondent abusivement avec la méditation. Le problème est de s'oublier soi-même tout en étant concentré mentalement, ce qui peut sembler contradictoire. Hors cette stabilisation dans le mental, le risque de la passivité est grand tant une attitude négative expose à des troubles psychologiques et mentaux.

    Lorsqu'un méditant concentré réussit sa méditation, il s'identifie momentanément avec une quelconque énergie. Cette identification peut être appelée "contemplation ". Elle n'est, le plus souvent, pas même volontaire. Du fait de son absence de maîtrise, elle est généralement aléatoire et brève, d'autant plus que la réussite tend à ramener la conscience vers le je victorieux.

    Aussi brève soit-elle, l'identification implique que la conscience cesse de se rapporter à elle-même, c'est-à-dire de se connaître elle-même comme un soi séparé. On dira encore que l'idée du " je " est provisoirement suspendue ou dépassée. Tant que persiste la réflexion, le retour vers le soi qui accompagne ordinairement les états mentaux, une méditation ne peut aboutir.

  Si l'oubli de soi est un impératif de toute méditation, cela ne signifie pas que la contemplation elle-même soit dénuée de conscience. Il y a bien conscience de ce qui est l'objet de la contemplation, et même conscience de conscience puisque la conscience, ou âme, est, par nature, consciente d'elle-même. Ce qui fait que la contemplation est un état positif, maintenu pour autant que dure la volonté de rester en méditation.

    Lorsque le lien est " définitivement " rompu avec le je, ou, comme le dit Milarepa, quand l'idée du je s'estompe et finalement disparaît, l'oubli de soi est un acquis et la possibilité de contemplation devient infinie. Le méditant peut rester aussi longtemps qu'il le veut en contemplation, et il peut diriger sa contemplation dans la direction qu'il souhaite, limité seulement pas son degré de sensibilité mentale.

    La contemplation maîtrisée est le fruit du dépassement de l'Ego, c'est-à-dire du fait d'en perdre la pensée; ce qui, d'ailleurs, ne signifie aucunement la disparition de la personnalité construite au cours des âges. Ce n'est pas parce que l'on s'oublie mentalement que l'on cesse d'exister d'une manière individuelle, en un être irréductible à tout autre.

    On notera cependant que la conscience la plus cristallisée de soi, bien qu'elle fasse obstacle à la contemplation, est une phase nécessaire de l'évolution. Elle est le fruit passager d'un développement mental suivi d'une intense focalisation, elle-même condition de la véritable méditation et de son fruit, la contemplation. On ne peut nier la valeur d'une étape du développement humain sous prétexte qu'elle doit ensuite être dépassée.

     L'oubli complet de soi ne devient un objectif que lorsque la présence systématique du je dans la conscience devient un poids qui invite à s'en débarrasser, coûte que coûte. Avant cela, il est recommandé, en mesure préparatoire, d'apprendre à se distancier de soi par le service.

  Dans l'exercice de méditation lui-même, il est souhaitable de faire preuve de détachement en résistant autant que faire se peut à la tentation du retour à soi quand une percée se produit. Celle-ci indique un but qui pourra un jour se transformer en lieu de vie. Il est d'importance de s'en pénétrer et d'utiliser ensuite l'imagination créatrice pour renforcer le lien initial et faciliter l'accès volontaire au but entrevu, jusqu'à y demeurer.