La voie rapide 

                 

    Certaines personnes ambitionnent de suivre une voie rapide pour atteindre le plus tôt possible leur rêve de bonheur ou de libération. Et certaines spiritualités prétendent en offrir les moyens. C'est le cas, par exemple, de l'exposé présenté par un auteur anonyme dans l'ouvrage intitulé "Ellam Onru ". La philosophie qui y est développée, une pensée moniste, est issue des Védas. L'Un est la seule réalité, de sorte que sa perception est synonyme de succès final. Le chemin ne pouvant se poursuivre plus avant puisqu'il n'y a rien en dehors de l'Un.

    Disons tout d'abord qu'il faut quelque illusion sur les processus de maturation pour imaginer pouvoir s'élever en quelques années au faîte des possibilités humaines. Imagine-t'on quelque aborigène australien, né dans le bush, rivaliser, en deux ou trois décennies, en intelligence et qualité d'âme avec un Einstein ou un Jésus de Nazareth ? Peut-on concevoir qu'un être profondément égocentrique en vienne presque soudainement à exprimer l'amour dans toute sa pureté ? Bien beau quand on a réussi à vaincre quelque tendance négative. Changer sa nature demande de l'humilité, des efforts et du temps. Que dire quand il s'agit d'atteindre un état d'être dont on ne connaît ordinairement pas beaucoup plus que le nom?

      Certains cependant s'y essayent, et d'aucuns pensent y avoir réussi.

    Le domaine de la spiritualité est sans doute l'un de ceux qui produisent le plus d'illusions, et le plus facilement. Que l'on considère à nouveau cet ouvrage anonyme qui nous dit que "tout est Un" et que l'on mette en regard les moyens prescrits, et l'une de ces grandes illusions se montre à l'évidence. Elle consiste dans la croyance que l'union de l'âme et de la personnalité réalise la perception de l'Un. Or, croire que la pleine manifestation de l'amour soit le bout du bout de l'espérance humaine est une erreur. Certes, on parvient à une unité, ce que les écritures occidentales présentent comme la transfiguration de la personnalité. Mais l'unité que visent réellement les Védas se situe au-delà. C'est l'union de l'Esprit et de la matière, réalités qui sont, dans le monisme hindou, comme dans les plus profondes spiritualités occidentales, une seule et même chose. Le sens en est donné quand le Christ affirme son union avec le Père, avec son Père, c'est-à-dire avec son essence. La véritable union est donc, pour l'homme, celle de la personnalité ( l'aspect matière ) entièrement pénétrée par l'âme, avec la Volonté de son être essentiel. Peu d'hommes ont une réelle connaissance de l'âme - l'aspect médian, le Christ, le fils de Dieu -, alors, que dire de cette Volonté, et comment imaginer que l'on puisse en une vie réaliser cette unité-là ?

     Ce que peut apporter le plus sûrement la voie rapide, qui est une voie escarpée, ce sont des impasses et les rebroussements nécessaires à trouver le bon passage. Celui qui pratique la voie rapide avance le nez sur la roche. Autrement dit, il manque de recul, de distance, de détachement pour évaluer à tout moment sa situation. Le but principal peut facilement lui échapper et sa position du moment lui paraître définitive. Celui, au contraire, qui suit la ligne de crête voit constamment où poser les pieds, et son regard circulaire le prévient des dangers. Il marche la tête haute et sans impatience. Il perçoit en permanence le sommet, but de son ascension. Il sait qu'il l'atteindra car aucun obstacle majeur ne peut l'arrêter. Il suffit de se tenir sans vaciller sur la voie éclairée du milieu.

    Pour avancer avec sûreté, il est nécessaire d'acquérir le sens des proportions divines. C'est lui qui permet de se situer avec perspicacité, sachant ce qui est réalisé et contemplant ce qui doit l'être. C'est lui qui ouvre à une véritable sagesse parce qu'il permet de situer toutes choses dans le tout, et par conséquent d'entrer dans une compréhension universelle. Mais qu'est donc ce sens des proportions ? Il consiste dans la saisie, théorique d'abord, puis pratique, des différents plans ou niveaux de la réalité (1 ). Dans la Bible, on évoque l'échelle de Jacob que le sage peut monter et descendre à volonté : il peut s'exprimer sur le plan purement physique, affectivement, intellectuellement et intelligemment. Il peut aussi exprimer l'amour spirituel, et encore la volonté spirituelle puis divine, et finalement percevoir l'intensité de la vie et vivre en la présence de l'Etre (2). Garder dans sa conscience cette référence entraîne la première forme d'humilité qui consiste à se situer exactement, et la seconde qui réside dans une ouverture au changement progressif. C'est un garde fou, car il évite de s'illusionner sur une réalisation, de sorte que, la prenant pour le tout, on s'arrête là, arrêt qui est constitutif de l'orgueil.


    (1) Plans ou niveaux qu'il ne faut pas imaginer se succédant spatialement, même si l'on a tendance, y compris dans la méditation, à les situer selon une disposition verticale. Ce ne sont jamais que des degrés de raffinement de l'Etre.

    (2) Chaque plan ou sphère sera également parcourue, densifiant la perception du monde et permettant une juste appréciation des acquis personnels et extérieurs.