Les mystères


    Nombreuses sont les religions qui évoquent des " mystères ", mystères qu'elles présentent volontiers sous la forme de dogmes. Même si l'on ne comprend pas, il est requis de croire. Ceux-là même qui imposent la croyance sont d'ailleurs le plus souvent ignorants de la signification de ces " mystères " qu'ils prétendent imposer à d'autres, et n'en sont que plus ardents à contraindre les consciences. Celui qui se tient dans la connaissance n'a aucun désir de l'imposer à quiconque. Il sait que c'est une affaire de conscience, d'évaluation personnelle, et donc de temps.

    Mais l'impénétrabilité des "mystères" religieux n'est pas provisoire, pour les religions constituées. Prises individuellement, les religions sont statiques. Elles ne conçoivent pas que ce qui est inconnu dans un temps puisse ultérieurement être saisi en toute clarté. Ce qui échappe à notre perspicacité est sensé devoir nous rester à jamais fermé. L'inaccessibilité de la connaissance - cependant révélée - est bien sûr de nature à entourer les textes de l'aura de la certitude, d'une certitude liée seulement à la source supposée. On les veut inscrits dans l'éternité, et avec eux la religion qui les expose, fermant ainsi les portes de l'évolution.

    C'est dire, et c'est un euphémisme, que les " mystères " des religions ne jouent pas leur rôle de stimulant de la connaissance. Ils alimentent au contraire une attitude de soumission. L'acceptation de l'ignorance est valorisée. Et puisque seule la lettre est perçue, la conscience reste figée sur une forme sans vie.

    Les " mystères " ne sont, en réalité, rien d'autre que des vérités provisoirement fermées à la conscience, mais non pas hors de sa portée. Leur réalisation évoque ce que l'on appelle la foi. Mais celle-ci ne peut être assimilée à une croyance aveugle et statique. Elle est un appel à la connaissance, suscitant normalement un effort de compréhension. " Je crois pour comprendre " disait Saint Anselme. En cela, la méthode religieuse ou spirituelle se distingue de la recherche scientifique. Là où la science se heurte au scandale des faits polémiques qui placent le savant devant une ignorance totale, l'homme de foi s'appuie sur une connaissance révélée. Ce dernier est donc guidé. Mais il ne lui est pas demandé de soumission à la lettre de ce qui lui est présenté. Il en va comme d'une lumière qui oriente le navigateur en vue du port.

    Il convient de relativiser la notion de révélation, faute de quoi on retomberait dans les filets de la foi aveugle. Les religions ont tôt fait de qualifier les mystères en révélation divine. Les mystères ne sont en rien des vérités sorties ex nihilo d'une intention divine plus ou moins arbitraire. Elles ont trait à la Nature, au sens où l'entendait Spinoza évoquant la totalité de la création. Toutes les strates de cette création sont donc susceptibles de constituer des " mystères ", selon le niveau de celui qui les révèle et de celui auquel la révélation est destinée. C'est ainsi que certains guides particuliers, parfois qualifiés de gourous, vont présenter à tel personne une vérité qu'eux-mêmes auront expérimentée et qu'ils considèrent pouvoir être une réalisation de leur disciple dans un avenir proche .

    On ne peut saisir pleinement le sens de l'acte de foi si l'on ne distingue pas la prise de contact intellectuelle de la véritable compréhension. Le " mystère " met en présence du vêtement de l'idée. L'idée elle même implique la conscience. Dieu est ainsi un mystère plus ou moins complet dans la mesure où l'expérience de la divinité transcendante est - heureusement - rare et nécessairement relative. Mais le concept de la divinité est un sine qua non de sa perception. La conception augustinienne est véridique disant de Dieu que l'on ne le chercherait pas si on ne le connaissait pas, et, en même temps que si on le connaissait on n'aurait pas besoin de le chercher.

    Le propos de Saint Augustin va même plus loin puisqu'il suggère que les mystères ont un caractère relatif. L'allusion est faite à une science parfaite enfouie malheureusement dans l'obscurité des voiles qui constituent notre nature. Le chemin de la rédemption consiste seulement à retrouver consciemment notre nature profonde. Les mystères seraient donc destinés à évoquer progressivement un écho de la connaissance perdue, une sensibilité vague à quelque état de l'être qu'il nous faudrait ensuite réaliser en toute conscience. C'est en ce sens que l'on peut interpréter l'audace de certains gourous - comme le Dalaï-Lama - qui osent des initiations.

    Il serait sain, par conséquent, de voir dans les mystères non pas des limites imposées à notre connaissance, mais des stimulants à notre besoin d'évolution. L'exemple du mystère de la trinité est à cet égard plein d'enseignements. Les rapports entre les trois instances ou entités de cette trinité ( chrétienne, hindouiste ou autres ) ne sont pas obscurs pour tout le monde. Quand Spinoza évoque l'amour intellectuel, il a une idée très nette du rapport de l'intelligence et de l'amour, comme tous ceux, d'ailleurs qui comprennent la réalité de la sagesse. Et lorsque Jésus de Nazareth évoque le Père, il saisit sa relation à la Volonté divine. Un authentique chrétien doit être nécessairement stimulé à l'idée d'adjoindre à son intelligence les bénéfices de l'amour, et pourquoi pas, sur les traces du Saint Jean des Evangiles, la puissance de la Volonté. Les mystères sont faits pour susciter une révélation, et d'abord sa quête (1).

    Mais, et on le comprend aisément, un quelconque mystère ne peut agir comme un stimulant universel. La raison en est que tout le monde n'est pas au même point d'évolution. Certains n'ont même pas d'attirance pour la vie intérieure. De sorte qu'il faut bien admettre tout une hiérarchie de mystères dont certains ne parleront qu'à quelques uns. On peut affirmer, de ce point de vue, que le mystère de la trinité a un effet d'entraînement modeste sur la généralité de la population. Un mystère plus réaliste, davantage à portée bien que difficile, concernerait la transformation du mental en simple instrument de la connaissance, en oeil de l'âme.

    (1) Il peut être utile de rappeler que l'auteur de ces lignes n'a pas d'appartenance religieuse, mais qu'il revendique le droit de comprendre les religions du monde, soit pour indiquer, à sa mesure, la profondeur des doctrines, soit pour critiquer, dans les pas de Nietzsche, l'usage trop souvent littéral qui est fait des textes.