La résurrection

 

    La résurrection est un terme qui désigne, dans le Nouveau Testament, l'expérience venant immédiatement après la crucifixion. Immédiatement ne veut pas dire ici qu'elle la suit sans délai, ainsi que la lecture des textes pourrait le laisser croire, mais qu'aucune expérience majeure ne s'interpose entre elles. Il est vrai, néanmoins, que la " résurrection " suit de près le dépassement de l'Ego. Elle en est l'aboutissement comme elle achève la carrière de l'homme simplement homme. L'idée d'une résurrection évoque en effet le retour à un état d'être antérieur au processus involutif puis évolutif d'incarnation, un état primordiale, métaphysique. Elle fait écho à la notion du fils prodigue et au retour à la maison du Père, c'est-à-dire à la vraie Vie.

    Mais, en vérité, le terme est mal choisi. Si cette expérience révèle pleinement la nature de notre essence, elle ne nous y établit pas. La véritable résurrection se produit quand le pèlerin est entré définitivement dans la dite maison, autrement dit quand à lieu l'identification consciente à cette essence. Notons que l'essence n'est pas, ici, ce que les chrétiens appellent le "Saint Esprit", qui se manifeste comme volonté spirituelle et qui est l'aspect supérieur de l'âme, mais la monade ou Esprit lui-même. La difficulté vient de ce que la volonté spirituelle est elle-même une expression de la Volonté monadique.

    Qu'est-ce donc alors que cette résurrection que certains confondent avec la vie après la mort du corps physique ? Pour l'expliquer, nous établirons un comparaison avec ce que les chrétiens appellent la " naissance ".

    De la même façon qu'à la naissance spirituelle - celle qui fait les deux fois nés - où l'amour surgit soudainement dans le coeur, en une expérience vécue comme une transformation de la vision du monde, souvent comme une conversion, ainsi à la "résurrection" c'est la Volonté qui se présente. C'est cette expérience qui permet de dire que l'on est un avec notre nature profonde, notre essence, le Père ( dans le vocabulaire de la religion ), la vie. Mais, en réalité, comme on vient de le dire, ce n'est que le début d'une nouvelle relation et d'une nouvelle recherche. Il en va, là, comme de la première expérience de l'amour spirituel dans le coeur, qui est suivie d'un long parcours destiné à la domination complète de cet amour dans la vie de la personnalité. En ce qui concerne la Volonté, il s'agira de s'élever à la pleine compréhension de l'intention divine, exprimée cependant en des termes personnels.

    Lorsque l'étudiant vit l'expérience de l'amour spirituel, dans le même moment il comprend le sens de cet amour et saisit immédiatement le chemin qu'il devra parcourir pour son accomplissement. De même, celui qui se voit doté de la Volonté sait, dans le même moment, quelle en est la signification. Mais il lui reste à unir de façon permanente sa personnalité, déjà complètement infusée par l'âme, à son essence, la monade ou Esprit. Tel est le chemin. L'homme triple - personnalité-âme-Esprit - devient d'abord double du fait de l'union des deux instances inférieures. C'est l'état caractérisé par l'amour intellectuel ( voir Spinoza ) ou sagesse. Puis il doit résoudre la dualité restant pour atteindre à l'Un et à l'Etre. Pour ce faire, lui qui est donc animé de la Volonté de Bien ( bien plus que la bonne volonté kantienne! ) mettra en oeuvre la Volonté d'Etre (1) qui le mènera à un état de félicité défini ci-dessous, dans la note 5.

    Dans les termes de la philosophie, on peut dire que la résurrection achève, complète la libération obtenue lors du dépassement de l'Ego. A la crucifixion, le pèlerin se libère des trois mondes de l'expérience humaine. Cela veut dire qu'il se tient en permanence à distance, psychologiquement et dans ses perceptions, des sphères instinctives, affectives (2), et mentales. En réalité, il s'établit dans l'amour spirituel, encore appelé christique ou bouddhique, le ciel ou "royaume des cieux" de la religion. Il peut penser, par exemple, mais sans jamais s'identifier à son fonctionnement mental. Il est " dans le monde" sans être " du monde " Néanmoins, il n'est pas à l'abri d'une rechute. On pourrait même dire qu'il y est tenté. C'est une épreuve désignée symboliquement comme l'expérience de la tombe. Il constate alors, comme jamais auparavant, le fait de l'emprisonnement des Esprits dans la matière du monde. C'est la raison pour laquelle il faut derechef pratiquer le détachement. La nécessité de ce redoublement d'attention est bien indiquée dans le dernier chapitre des Yogas Sutras de Patanjali où il est dit qu'après l'obtention de l'état d'unité isolée ( isolée du monde, isolement dont témoigne l'évangéliste Saint Jean ) il faut encore persévérer. De même est-il dit, dans les Evangiles, que Jésus passa trois jours (3) dans la tombe. La libération définitive n'intervient que lorsque l'homme est fixé dans la Volonté, autrement dit quand il fait l'expérience de ce qui est improprement appelé la " résurrection ".

    La résurrection, telle que la comprend le Nouveau Testament et telle que nous l'exposons concerne Jésus de Nazareth, et, bien sûr, tous ceux qui aurons parcouru le même chemin. Elle ne concerne pas le personnage, encore et nécessairement quelque peu mystérieux, pour nous, que l'on appelle le Christ. Nous avons déjà, dans d'autres textes, démontré leur double présence, l'un adombrant l'autre, même si leurs vies - telles qu'exposées - sont caractérisées par un parallélisme qui incite à la confusion. La véritable résurrection concerne le Christ, pour autant que nous puissions en juger, puisqu'il s'agit d'une identification pleinement consciente avec son essence, et par conséquent avec l'intention divine.

    Il semble utile de préciser que la Volonté que nous évoquons, et dont la révélation est faite à cette soi-disant résurrection, n'a que peu à voir avec ce qui est désigné par ce terme dans la vie de nos personnalités. Un même terme peut recouvrir des sens différents, ce qui impose d'en préciser le contenu. Il en va ici comme de l'amour spirituel qui a peu à voir avec la culture des bons sentiments. Nous savons que l'amour spirituel est un universel ; de même en est-il de la Volonté qui est une réalité commune à tous les hommes. Mais plus encore que de l'amour, on dira que peu nombreux sont ceux qui en sont déjà conscients, et par conséquent l'expriment en toute connaissance, voire avec maîtrise. (4).

    La volonté ordinaire est essentiellement empreinte de désir, même si ce désir s'exprime parfois en une forte détermination. La Volonté dont il s'agit dans l'expérience évoquée est totalement exempte de désir. Là où cette volonté s'impose, tout désir disparaît. Elle domine toute action entreprise sous sa gouverne. Elle est le stimulant à l'origine du développement du projet. Mais elle reste à l'écart de ce développement, tout en assurant sa réalisation. Pour se faire une idée de cette Volonté, qui se tient au--dessus et à l'écart, il faudrait imaginer que, pendant tout le temps de la réalisation d'une intention, la dite intention serait conservée consciemment dans l'esprit de celui qui oeuvre, l'acteur travaillant à l'intérieur et sous l'égide de l'intention ainsi affirmée, dans le cercle fermé qu'elle aurait délimité. Celui qui s'exercerait à maintenir cette conscience serait très rapidement envahi d'une tension insupportable.

    Cette Volonté a, par ailleurs, un caractère inéluctable dans son intention parce qu'elle est unie, quoique non fusionnée, à la volonté divine dont elle est une expression. Il est bon de se rappeler que la notion de Père, dans la religion, peut être prise en deux sens. Un sens individuel, puisque l'homme, en son essence, est une étincelle de la flamme, ou, comme l'on dit, une idée de Dieu. En terme philosophique on dira que c'est une émanation de Dieu, le Père, ici dans le deuxième sens, le sens collectif. La Volonté est donc liée à l'expression du Bien ou intention divine fondamentale. De là une entière certitude quant à la réalisation de cette intention - et de toute intention intelligemment associée - quelle qu'en soit la durée, la fin étant vue dès avant le commencement, ayant été jugée opportune et bonne. Il faut entendre que la puissance de l'idéation implique la réalisation de l'idée. Comme le dit la Bible, Dieu " vit que cela était bien " de sorte que rien ne peut s'opposer à l'accomplissement. Platon ne faisait-il pas de la perception du Bien l'objectif de l'ascension philosophique !

    Il suffit de lire attentivement les Evangiles pour comprendre que l'objet de ces récits symboliques est moins la description des périples d'une âme parfaite que l'histoire de ses rapports au Père, à la Volonté divine, à la Vie. La relation commence dès les douze ans symboliques quand on nous montre Jésus montant à Jérusalem ( la céleste, bien sûr ! ) s'occuper des affaires de son Père. La résurrection telle qu'évoquée dans les Evangiles est la dotation de la Volonté et la révélation de sa signification. Elle signe la fin du nécessaire périple des incarnations obligées. L'individualité, déjà transfigurée et libérée de l'attraction de l'Ego, sait de manière indubitable qu'elle est unie à son essence dans une ferme relation, et elle sait qu'elle est ipso facto engagée dans une nouvelle ascension pour en exprimer toute la signification et se résoudre en l' Etre (5).


    (1) Il convient d'éviter de considérer cette Volonté sous la forme du désir, quel que soit la nature ou le degré de ce dernier. Il s'agit en réalité d'une nette poussée en avant qui naît en soi, parfaitement identifiée, et qui oriente toute la vie évolutive vers un surcroît de conscience. Le mot " conscience" n'étant pas entendu comme un accès de compréhension, mais comme une entrée progressive dans la Vie et ses différents stages de manifestation. 


    (2) L'affectivité, telle que nous la comprenons habituellement avec son lot d'émotions et de sentiments, cette affectivité là disparaît. Il ne reste que la sensibilité.


    (3) Les trois jours sont symboliques des trois mondes qu'il devait affronter à nouveau. Quant à la tombe, ce n'est rien d'autre que l'enfer du monde où sont emprisonnés les Esprits des hommes.


    (4) Certaines religions en sont restées à l'universalité de la raison raisonnante et nient celle de l'amour. C'est le sens du rejet par les juifs du message christique. Certains professent ainsi le caractère purement individuel de l'amour. De façon similaire, on peut s'attendre à ce que beaucoup de chrétiens rejettent - au nom de l'amour - l'idée d'une Volonté intérieure essentielle, alors même que celle-ci est inscrite dans leurs textes.


    (5) L'idée de l'Etre est une notion difficile à décrire puisque cet état comprend tout sans être cependant quoi que ce soit, sinon l'Existence et la Vie. Dépassant toute forme, il est pure félicité. Donnons une indication quelque peu abstruse : trois est la porte de l'Un, pour ceux qui descendent et pour celui qui monte. Elle s'ouvre quand se concrétise la fusion avec la volonté d'être.