Les universaux

         Dans le vocabulaire de la philosophie, un universel est une réalité, commune et accessible, au moins potentiellement, à tous les hommes. Ce n'est pas un simple concept regroupant dans la pensée, abstraitement, une catégorie d'expériences individuelles. Un universel est vécu de la même manière par tous les hommes qui y accèdent ( même s'il peut être exposé différemment ), contrairement aux expériences propres. Chacun, par exemple, vivra un amour filial à sa manière. Mais l'amour en soi, l'amour spirituel, est le même pour tous.

             Les universaux ont été un sujet de bataille dans le milieu philosophique, certains ne leur accordant pas plus de réalité que le nom désignant une catégorie de données, et d'autres encore que le concept qui les regroupe dans le mental, après abstraction et généralisation.

         Que les universaux soient des réalités, et non de simples concepts, c'est une idée difficile à accepter pour beaucoup de penseurs. Pour quelle raison ? Parce que les universaux ne sont généralement accessibles qu'après une ascèse. Ils exigent une sensibilité de plus en plus fine à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie des êtres. Ce sont les Idées , et encore, comme le dit Spinoza, des attributs de Dieu.

           Que les Idées soient difficiles d'accès s'explique par leur nature. Une idée est un noyau d'énergies, noyau qui ne se manifeste que lorsqu'il prend attache, si l'on peut dire, d'un cerveau, lequel lui donnera une existence sensible, une forme. C'est ainsi, par exemple, que Rousseau est un jour illuminé par l'idée de la bonté fondamentale de l'homme, idée qui s'incarne en lui sous l'aspect d'une opposition à la société, société qui pervertirait notre bonté initiale. Mais cette idée, reçue dans un autre cerveau, aurait pu prendre une forme différente. Lorsque Proudhon évoque la propriété, il y voit un vol, l'idée s'inscrivant dans un contexte de lutte des classes, là où des indiens d'Amérique évoqueraient une nature n'appartenant à personne, sinon au Grand Esprit. Hors de l'incarnation qui la rend sensible, c'est comme si l'idée n'avait pas d'existence. Les personnes sujettes à des intuitions intellectuelles peuvent comprendre le mécanisme. Cependant, le moment où l'énergie vitalise la forme pensée n'est perceptible qu'à une conscience éveillée ( c'est-à-dire maîtrisant le mental, puisqu'il faut se situer en conscience hors du mental pour voir ce dernier "réceptionner " le noyau ou aspect vie de l'idée).

        Il est relativement plus facile de faire le constat des attributs, même si beaucoup d'illusions sont générées en ce domaine. Ces universaux sont les modes de l'Etre du Logos, dans ses différentes sphères de vie et de manifestation. De la même manière que notre vie d'homme s'exerce sur plusieurs niveaux, selon que l'on s'exprime, par exemple, sur le plan des instincts, des émotions ou du mental, ainsi la divinité est dotée, si l'on peut dire, de différentes strates dans son équipement (1).

         Le premier de ces universaux est l'entendement. C'est, apparemment le plus facile à percevoir dans la mesure où cet universel s'exprime par la raison. Or, la raison est le moyen de l'échange et de l'accord des esprits, si tant est qu'elle ne soit pas obscurcie par des attitudes étroitement subjectives. La science, avec son besoin de preuves, son recours à des expériences renouvelables à l'identique, ou à des déductions rigoureuses à partir de prémisses reconnues, la science, donc, vise par vocation à une vérité partagée. Toute personne acceptant d'utiliser sa raison est sensée pouvoir se convaincre par les raisons de la science. On évoquera ainsi l'universalité de la raison. Mais cet universel est beaucoup plus que la simple raison raisonnante.

         Un second attribut est l'amour. Bien sûr, il ne s'agit pas des sentiments individuels auxquels certains, par manque d'expérience, veulent réduire cet universel. Il s'agit très spécifiquement de l'amour spirituel, celui que l'on perçoit dans le coeur et qui est diffusé spontanément à travers lui. Les mystiques en ont témoigné pendant des siècles, mais c'est maintenant une connaissance acquise pour des millions d'êtres humains. Ce deuxième attribut n'est pas sans relation avec le premier qui en constitue le socle. Contrairement à ce que veulent croire beaucoup d'adeptes des religions - qui prétendent opposer amour et connaissance au motif de la foi - on ne développe et soutient l'amour vrai qu'au moyen du mental. Il faut un mental éveillé pour contacter et retenir l'amour, lequel amour sensibilise et magnétise en retour son instrument. On obtient ainsi l'amour intellectuel qui est le moyen de l'intuition et signale la sagesse. La vraie compréhension implique le coeur. L'amour spirituel est un commun très précieux puisqu'il conditionne la qualité des relations humaines qu'il fait sortir de l'égocentrisme et de la séparativité.

      Un troisième commun est la Volonté. Une majuscule peut être nécessaire pour le distinguer de la volonté personnelle. Si l'amour spirituel n'est pas encore reconnu dans sa plénitude par une majorité de la population, on peut comprendre que la Volonté, en tant que réalité universelle, échappe à l'expérience de la presque totalité des hommes, en dépit des indices présents dans les textes majeurs de la chrétienté. L'amour spirituel est un commun dont l'effet principal est de créer des relations de confiance et de solidarité parmi les hommes, en place de la séparativité inhérente aux premiers stades de l'évolution. Il réunit. La Volonté fait davantage. Elle unit. Elle fusionne, sans, cependant, faire disparaître les individualités construites pendant la phase séparative, ni l'entraide, ni le service liés à l'amour. L'amour laisse les individus distincts, bien qu'unis par son magnétisme. La Volonté les fond dans une même intention - sans, cependant, qu'ils se perdent dans le tout.

            On voit que la Volonté est un commun qui englobe l'amour spirituel, lequel apparaît alors comme une expression ou mode de la volonté, de la même manière que l'entendement peut être compris comme une tentative d'unification de l'expérience au niveau du non-soi. Nous avons un emboîtement qui rappelle les poupées gigognes. Mais il y a plus.

         Un autre commun est perceptible au-delà de la Volonté dont il apparaît comme le principe d'émanation. Spinoza osait, au début de son Ethique, l'idée que la substance divine comprend une infinité d'attributs. Sans doute s'agissait-il d'une amplification quelque peu abusive ( puisqu'il n'avait évidemment pas la connaissance de cette infinité ), sauf s'il voulait exprimer une légitime prudence devant les limites de notre connaissance, et peut-être le sentiment de la profondeur quasi insondable de l'Etre déployé au-dedans et au-dessus de nous. Toujours est-il qu'il existe un quatrième attribut, aussi englobant par rapport au précédent que la Volonté l'est par rapport à l'amour. Bien entendu, il n'est pas sensible consciemment, bien qu'universellement présent, tant que la Volonté n'est pas un objet d'expérience et l'amour un domaine d'application familier. On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, qu'il soit difficile d'en parler tant les mots manquent pour en préciser la nature.

           Dans la mesure où ce commun englobe la Volonté, on comprendra qu'il se manifeste au-delà de toute unité d'intention. Il saisit les ensembles fusionnés, mais tout en les maintenant ou rejetant à distance. Il est ce qui permet de connaître, de tenir ensemble dans l'unité d'une intention, et cependant de se tenir à distance, libre de tout contact. C'est d'ailleurs l'expérience d'une très profonde et subtile impression de liberté qui pourrait conduire à donner à ce commun, soutien de tout ce qui existe dans notre univers, le nom de liberté, ou plutôt de " Liberté " (2), la majuscule créant une manière de néologisme qui exprimerait mieux l'éminence de cette réalité et sa réalité substantielle. Lorsque l'on éprouve, dans la vie courante, un sentiment de liberté, il s'agit d'une réaction affective suscitée par la disparition de liens assujettissants. Ce n'est pas l'état de Liberté qui est évoqué ici. Il faut comprendre qu'il en va de la perception de ce commun comme de l'amour spirituel ou de la Volonté : c'est une réalité qui est vécue, avec laquelle il y a identification. C'est un état de l'Etre, et pour nous, sans doute, l'Etre même.

            Une précision concernant l'état d'Etre semble utile pour éviter, autant que possible, les effets de merveilleux qui tendent à éloigner les consciences de la foi en de futures réalisations. Tout est naturel, et, bien sûr, les attributs de Dieu sont la nature elle-même. Et nous sommes destinés à les assimiler. De l'état d'être on dit qu'il est tout sans être rien. De telle sorte que l'on semble ne pouvoir en parler que de manière négative, disant, avec les théologiens, que ce n'est pas ceci, ni cela, ni cela encore et ainsi à l'infini. Il est vrai que l'expérience de l'Etre est une réalité dont ne semble ressortir que l'évidence de la plénitude de l'existence pure. C'est l'Etre, donc le tout, et cependant, il est vécu comme n'étant aucune chose, sauf l'existence. Mais qu'est-ce donc que ce tout dans la conscience de celui qui expérimente cet état ? C'est le tout de ce qui a été accompli ou réalisé. Mais c'est un tout qui n'est pas, dans sa diversité, présent à la conscience. Il en va ici comme de chacun de nos progrès réels qui voient le résultat de l'avancement tomber sous le seuil de la conscience, présent et disponible selon le besoin, mais non actualisé en permanence. Celui qui, par exemple, a parfaitement réalisé l'amour spirituel n'a pas besoin d'y penser: il agit spontanément selon cette disposition. Mais il peut, s'il le veut, saisir à nouveau ce commun à volonté, pour quelque intention particulière. De la même manière, notre respiration se fait dans l'automatisme, mais nous pouvons cependant la contrôler à nouveau selon notre désir. Ce mécanisme d'intégration ou de descente en dessous du seuil de la conscience vaut en haut comme en bas, autrement dit sur le plan matériel comme sur celui des attributs divins. Ce qui est conquis est retiré du champ de la conscience, mais se trouve restitué sous la forme d'un acquis constamment disponible, et spontanément.

         Bien hardi et imprudent celui qui prétendrait que les quatre attributs que nous venons de passer en revue sont les seules caractéristiques de la substance divine. D'autres universaux ne peuvent être exclus.


(1) Ce qui veut dire que nos vies sont inhérentes à celle du Logos. On dit, en ce sens, qu'en lui nous avons la vie, le mouvement et l'être.

(2) Cet universel, ou commun, est, bien évidemment, le stimulus derrière toutes les conquêtes de libertés. Que ce soit le désir d'autonomie alimentaire, l'indépendance réclamée par l'adolescent, le besoin impérieux de dépassement de l' Ego, ou l'effort pour dominer et utiliser l'aspect Volonté. La Liberté est ainsi La puissance de libération à l'oeuvre - sans que nous en soyons pleinement conscients - derrière tout le processus évolutif, individuel ou collectif. Cela justifie que l'on puisse brosser l'histoire de l'humanité et des individus en termes de conquêtes de libertés.