Les voiles de la connaissance

 

      Pour cacher certaines vérités tout en proposant de les indiquer, diverses méthodes sont utilisées.

      La plus commune est évidemment l'utilisation de symboles ou de paraboles. L'intérêt est de donner à chacun, selon son niveau de compréhension, matière à satisfaire un besoin de certitudes. Les symboles, outre leur valeur purement formelle, offrent en général diverses couches d'interprétation. Ainsi, quand le Christ dit de lui-même qu'il est "la lumière du monde", on peut croire que cela désigne simplement l'éminence du personnage; ou considérer qu'il éclaire par ses discours, par sa révélation; on peut encore penser que l'amour spirituel qu'il incarne est le vrai moyen de compréhension puisqu'il s'agit du coeur; ou faire référence à la capacité intuitive, etc... Cette méthode est utilisée par les Eglises, en raison de la contrainte où elles se trouvent de s'adresser, en une parole unique, à des personnes de niveaux différents. Chacun doit trouver, dans des textes identiques, du grain à moudre.

      Une autre méthode consiste à mêler volontairement, dans un même discours, faits et symboles (1). Cette technique de révélation est plus occulte. Elle pousse l'étudiant intéressé à découvrir en lui-même la vérité. Elle fait appel à l'expérience, et même, plus précisément, à l'expérimentation. Seront en mesure de vérifier les faits et de distinguer, par là même, faits et symboles, ceux, évidemment, qui ont déjà réalisé la chose, mais aussi les consciences qui étaient proches de la vérité et que les symboles éveillent au fait, d'une manière plus ou moins immédiate. C'est l'expérience qui enseignera la différence, les symboles apparaissant, éventuellement, comme de simples faits, quand ils demeureront des symboles pour le non-initié. D'un autre côté, certaines vérités présentées comme des faits dévoileront leur caractère purement symbolique.

     Un exemple est l'habitude d'exprimer l'évolution dans les termes d'une verticalité conquise. Le but fréquemment désigné est le sommet de la montagne. On sait que, partout dans le monde, des montagnes étaient dévolues à la demeure des Dieux, ce pourquoi, par exemple, Moïse entre en contact avec la divinité au sommet du mont Sinaï. Il est dit encore que le sage peut monter à volonté l'échelle de l'évolution ( voir l'échelle de Jacob ). Mais ce ne sont jamais là que des symboles. S'il y a bien progression, il n'est en aucune façon question de lieux qui se superposeraient les uns sur les autres. Il s'agit simplement de réalités d'une subtilité différente, et par conséquent des nécessaires progrès de la sensibilité pour y accéder. L'expérience d'une ascension dans les sphères de l'Etre éclairera sur la nature de la verticalité. Il reste que le symbole est utile dans la méditation quand il s'agit, précisément, d'élever le niveau vibratoire en utilisant l'imagination créatrice. L'orientation "verticale" de la pensée apporte l'illumination. Même s'il est illusoire, un symbole peut servir les buts de l'évolution.

      Démêler faits et symboles implique une réalisation, donc une avancée sur le chemin de l'évolution. Il ne s'agit pas d'une simple saisie conceptuelle, mais d'une compréhension qui implique un mouvement vital et une prise de conscience. C'est, d'ailleurs, l'oubli de la dimension vitale qui fait d'un penseur un simple intellectuel. Un authentique chercheur ne peut se satisfaire d'une approche théorique. Il est, à la fois, le pèlerin et le chemin.

      Une autre technique d'obscuration consiste à employer un terme du langage commun pour désigner une réalité d'un ordre plus élevé. Cela se présente quand existe une parenté entre ces réalités. On sait, par exemple, que le concept d'amour génère des connotations très différentes dans nos esprits en fonction des évolutions individuelles. Cela va de l'amour passionné de l'argent d'un Harpagon, aux élans mystiques d'une Thérèse d'Avila, et au delà. La notion même de Dieu est soumise à toutes les interprétations. Assez récemment le Pape François ne disait-il pas que l'on peut appeler Dieu " papa " (!). Il est bien évident que cette notion est assez différente de celle du philosophe, tel Descartes concevant la Volonté divine comme le soutien, le principe de toutes choses, et ce sans quoi le monde cesserait d'être. Considérons encore le mot " esprit ". Certains entendront qu'il s'agit du mental concret, attaché aux formes et capable d'accumuler du savoir dans la mémoire. D'autres penseront au mental abstrait apte à saisir les idées, les causes, et à créer des concepts. D'autres voudront ne voir en lui que la compréhension par le coeur et l'accès à l'intuition intellectuelle. Certains l'assimileront à la volonté spirituelle ou au Saint-Esprit. Et pour quelques un ce sera l'absolu, le souffle divin, ce que l'on peut entendre et voir, mais dont " on ne sait ni d'où il vient ni où il va ", comme dit le Saint Jean des Evangiles. Ajoutons à cela que la même personne pourra employer le terme en plusieurs de ses acceptions, sans chercher à dissiper la confusion. L'intérêt de cette méthode est de permettre l'accès à des significations supérieures en s'appuyant sur un même fond de réalité, puisque l'amour de l'argent n'est, par exemple, qu'une distorsion de l'amour essentiel.

      Examinons un dernier procédé employé pour masquer des révélations relatives à des stades élevés d'évolution. Il s'agit moins, alors, de porter une connaissance à l'attention d'un public, que de permettre à celui qui réalise les expériences concernées de situer ces expériences, de comprendre ce qu'elles signifient, et par conséquent d'en amener la réalisation sur le plan le plus bas de notre vie d'âme incarnée, au niveau du mental concret. Cette technique consiste à éclater la vérité présentée, de telle manière qu'elle ne soit accessible qu'au véritable chercheur. Elle est dispersée dans des écrits par ailleurs riches d'informations. Le but, pour l'auteur, est de substituer ces écrits aux conseils et interprétations qui étaient précédemment donnés de bouche à oreille. On peut, par exemple, expliquer ce qu'est la résurrection, disant qu'elle réalise l'accès à la Volonté, Volonté dont on comprend immédiatement la signification. Mais cette signification ne sera pas dévoilée dans le même mouvement. Il faudra la chercher ailleurs où elle sera indiquée en passant, de telle sorte que le lecteur superficiel, peu intéressé ou très éloigné d'une telle révélation n'y prêtera pas d'attention. Ainsi est préservée la vérité et la nécessité d'une démarche personnelle pour y accéder.

      Imaginons que, pour révéler les vérités nouvelles, on cesse d'utiliser des symboles ou des termes familiers et autres techniques. Les liens qui nous soutiennent dans le grand mouvement évolutionnaire vers la liberté seraient brisés.

      Tout ceci a un but, un seul, amener l'étudiant à vérifier la vérité par lui-même. Par lui-même, et non dans une démarche de réflexion purement spéculative qui illusionne sur le degré de compréhension.

     Une dernière précision concerne le langage lui-même. Certains philosophes le porte au pinacle bien à tort car il ne constitue jamais que l'indice d'une réalité. Pour ceux qui n'ont pas l'expérience, les mots sont une perche tendue à la compréhension intellectuelle et à l'imagination créatrice, pour accéder ensuite, peut-être, à une réalisation. Pour ceux qui ont cette expérience, la compréhension se résumera à la reviviscence des expériences personnelles. Personne ne peut comprendre ce qui se trouve derrière l'expression " amour spirituel " sinon par expérience et référence à cette expérience. Aucune efflorescence de mots et de concepts ne pourra jamais ce substituer à elle. Ce pourquoi il est nécessaire d'ajouter la vie à l'intellect pour trouver la vraie compréhension. Autrement dit, il faut se lever et marcher.

(1) Un fait est une réalité immédiatement présentée. Un symbole se limite à indiquer une réalité, réellement ou prétendument, avec, cependant, une parenté entre ce qui désigne et la réalité désignée.