La première tentation du Christ

 

 

    Il peut semble intéressant d'analyser la première tentation du Christ, non par bigoterie, mais pour deux raisons sérieuses. L'une est de montrer que le Christ - contrairement à l'image que le christianisme ecclésiastique veut en donner - n'est pas l'être totalement accompli et sans perspectives de développement que l'on nous présente. S'il offre bien une image parfaite de l'homme pénétré de l'amour spirituel, on ne peut en conclure qu'il n'ait rien à apprendre. Ce qui signifie aussi qu'il n'est pas venu dans le seul but d'aider les hommes, ses frères, mais aussi dans une perspective d'évolution personnelle. Seul le gros égocentrisme structurel de l'humanité peut nous amener à croire le contraire.

    La seconde raison est de montrer la portée des Evangiles dont la signification va bien au delà de ce qu'une lecture superficielle - à dessein ou non - veut nous faire croire. Comme le plus souvent, les commentateurs, n'étant pas à la hauteur des textes qu'ils prétendent éclairer, en rabaissent les perspectives à leur niveau. On ajoutera que les Eglises ont agi aussi, à raison d'un manque flagrant de modestie, par un désir d'étourdir l'entendement populaire au moyen de récits merveilleux, propres à entraîner la soumission des peuples.

    Les tentations du Christ sont en relation avec l'émergence et la maîtrise de la Volonté et donc en lien avec le Dieu transcendant. Dans notre explication, nous nous en tiendront à la première de ces tentations.

    Remarquons tout d'abord qu'il s'agit de tentations, et que , lorsque l'on en subit une, il n'est jamais certain que l'on n'y succombera pas. Ce qui, d'emblée nous dit du Christ qu'il était faillible. Que les Evangiles nous disent qu'il n'a pas failli n'enlève rien au fait qu'il aurait pu ne pas franchir l'obstacle.

    Comprenons, en effet, qu'une tentation spirituelle n'est pas une situation extérieure que l'on pourrait appréhender facilement parce que objectivement. On peut bien inventer un diable qui viendrait nous distraire de notre route. La réalité est qu'une tentation est toujours une confrontation intérieure entre le passé familier et une voie nouvelle que l'on ne suit pas facilement, précisément parce qu'elle est nouvelle alors que l'ancienne est familière. En ce qui concerne le Christ, qu'est-ce qui lui était familier ? L'amour spirituel, bien sûr, puisqu'il l'incarnait à l'usage de ses semblables. Ce pourquoi, dans le texte, le " Diable " le tente en lui disant qu'il peut tout transformer en amour, autrement dit que la sphère de l'amour spirituel est un horizon suffisant - et très satisfaisant. A quoi le Christ, en un acte d'authentique humilité - puisque celle-ci est essentiellement la faculté d'évoluer, de reconnaître les vérités nouvelles et d'y adhérer - le Christ, donc, répond que l'homme ne vit pas seulement de pain, c'est-à-dire d'amour. Il choisit donc d'aller vers le nouveau, avec tout le courage que cela implique.

    Or, quelle est cette sorte de réalisation qui vaut que l'on décide de laisser l'amour tomber sous le seuil de la conscience (1)? L'évolution a un sens, et c'est celle du progrès. Ce qui est le nouvel objet de l'attention et de la recherche est nécessairement de dignité supérieure à ce qui est laissé derrière soi. Ce que doit cultiver le Christ au sortir de cette tentation, c'est la relation à la volonté spirituelle et divine, autrement dit au Père des Evangiles, à l'Esprit. C'est en ce sens qu'il choisit de porter toute son attention à " la parole de Dieu ". C'est en réalité le thème principal des Evangiles, sous-jacent à tout ce qui est dit de l'amour : coopérer à la volonté ou intention divine.

    On voit donc que le Christ, aussi éminent soit-il, est, comme nous-mêmes, en route. Si sa démarche concerne le progrès de l'humanité, elle concerne aussi sa propre évolution. L'exposition de cette recherche est, d'ailleurs, un autre enseignement, resté cependant longtemps dans l'ombre de la leçon sur l'amour.


    (1) Ce qui est dépassé n'est pas perdu, mais tombe sous le seuil de la conscience, de sorte qu'il s'exprime ensuite spontanément. Par ailleurs, étant circonscrit, du fait du détachement, il est susceptible d'être utilisé consciemment pour des raisons de service. C'est le sens de la "multiplication des pains " qui ne peut être correctement comprise que si l'on se souvient du caractère symbolique du mot. Multiplier les pains, c'est distribuer l'amour spirituel en manière de bénédiction.