Le hiatus


      Certains philosophes, par allusion au mythe fameux de Platon, se demandent comment l'on sort de la caverne. Ce qui est une manière de s'interroger sur le moyen de se dégager des seules préoccupations basiquement humaines que sont le boire, le manger, et une vie d'émotions et de savoirs plus ou moins élaborés.

      Généralement, ils proposent l'adoption de quelque attitude psychologique ou morale, oubliant la première condition, à savoir une conversion. L'homme de la caverne, alourdi par ces masses de plomb que sont les désirs, est tenu le regard fixé sur le fond de l'antre. La sortie implique un regard réorienté vers ce qui fut l'entrée et demeure la voie de réhabilitation. Il faut donc opérer un retournement à cent-quatre vingt degrés.

      Quelles sont les conditions de ce retournement, et que signifie cette conversion ?

      La première condition est un besoin urgent de donner un sens nouveau à sa vie. Ce qui implique qu'une lassitude aura émergé progressivement à la conscience, lassitude d'une existence vouée uniquement aux éléments concrets ou matériels de la vie, y compris d'ailleurs à son analyse. Les intérêts mineurs sont donc épuisés, ce qui ôte provisoirement, et souvent dramatiquement, toute raison d'être à l'existence. Néanmoins, la recherche d'intérêts plus substantiels ne peut commencer sans ce décrochage initial.

      La seconde condition est une concentration mentale, ou, au moins, la perception de sa nécessité, d'une véritable concentration qui n'est pas une simple attention intellectuelle portée sur le monde, c'est-à-dire sur les images qui tapissent le fond de la caverne, mais une concentration dans le mental. C'est, en effet, autour de cette véritable concentration, qui signifie une maîtrise du mental, que se joue le retournement. Si le regard des prisonniers de la caverne est bien contraint par les désirs, il reste que c'est le mental qui oriente la perception sensorielle en réponse aux sollicitations du non-soi. C'est le sens commun, celui qui fait son affaire des données visuelles, auditives, tactiles, etc, conditionnant la direction horizontale de la vie. Mais ce mental peut être sollicité différemment s'il est dirigé vers le haut, c'est-à-dire vers les valeurs spirituelles et vers les idées. Ce qui exige une manière d'ascèse, un véritable travail d'élévation. La sortie de la caverne platonicienne n'ouvre pas, en effet, sur une voie horizontale, mais sur un sentier escarpé, loin des illusions de bonheur facile que font espérer certains illusionnistes. C'est donc le mental qui, se retournant sous l'effet de la volonté personnelle, autorisera l'ascension. L'emploi de la volonté signifie d'ailleurs clairement la nécessité de la maîtrise.

      C'est à ce moment qu'apparaît la grande difficulté, difficulté que Platon signale en disant que, dans un premier temps, le mental ne perçoit rien de la voie ascendante dans laquelle il s'engage. Et s'il ne perçoit rien, ce n'est pas tant parce qu'il serait aveuglé par la lumière de l'âme, que parce qu'il existe un hiatus entre la personnalité dotée du mental concret, et l'âme douée, elle, de la perception mentale. Le mental de l'âme est abstrait. Ce que voit l'âme, ce ne sont pas les formes, mais les qualités et les Idées. Dans l'abstrait, l'âme est la conscience mentale. Elle ne fonctionne pas du tout avec les sens et par l'analyse des formes et leur conservation en images et concepts. Le hiatus est donc entre le mental concret et le mental abstrait. Mais dès lors que le vide a été comblé, les aspects supérieurs de l'âme -supérieurs à la perception mentale - deviennent également accessibles, c'est-à-dire l'amour avec sa puissance intuitive et la volonté spirituels (1). La conversion signifie donc l'orientation vers l'âme sur son propre plan avec ses richesses, et premièrement le grand oeuvre de comblement du hiatus existant naturellement, dans la conscience de l'étudiant, entre le mental inférieur et le mental supérieur.

      La question suivante vient spontanément. Elle concerne le comment. Comment combler le hiatus ? Nous entrons avec cette question dans les techniques d'évolution consciente ou volontaire.

       On remarquera tout d'abord que si le mental concret peut être dirigé dans un sens ou dans l'autre, horizontalement ou verticalement, il y a nécessairement quelque entité en charge de cette direction. C'est ce que l'on appelle habituellement l'âme, mais il faut entendre ici " l"âme incarnée " où l'âme enfermée dans les limites du mental. C'est, peut-on dire, le troisième aspect du mental, aspect qui, dans l'effort de construction, se tient entre le mental inférieur ou concret et le mental supérieur ou abstrait, tentant de relier ces deux aspects, après avoir été très longtemps identifiée au seul mental concret et à la personnalité. En se dégageant du concret par la concentration, l'âme peut s'ouvrir à la conscience des idées, dans une attitude qui est méditative au sens plein du terme. C'est-à-dire que le fonctionnement mental ouvre à des prises de conscience qui sont la voie ouverte à la philosophie authentique, à la connaissance de soi, à la vertu et à la sagesse. C'est cet aspect qui enregistre les compréhensions, c'est-à-dire qui prend conscience, construisant progressivement son corps de contact d'une manière telle que l'homme peut, en puisant dans son contenu, finalement arriver à une compréhension universelle du et dans le monde. Ceci n'a donc rien à voir avec le simple détachement d'une connaissance sensorielle au profit de l'intellectualité - ainsi que tant d'intellectuels se l'imaginent - intellectualité qui est bien incapable de nous faire sortir de la caverne puisqu'elle se limite, en gros, à une tentative de comprendre le monde duquel nous sommes prisonniers.

      La technique implique essentiellement deux choses. Tout d'abord une confiance dans la valeur des processus mis en oeuvre. On peut parler de foi, mais non pas de foi aveugle car il y a nécessairement, à la base, une prescience de la justesse de la démarche. Cependant, c'est néanmoins en aveugle que l'on s'avance car il n'y a, dans les premiers temps, aucune certitude quant à l'efficacité du travail accompli, alors même que ses fruits mûrissent lentement. La deuxième chose concerne l'utilisation de l'imagination créatrice. C'est elle qui permet de construire consciemment le pont. Il s'agit en effet de relier volontairement mental inférieur et supérieur par un fil d'énergie, sachant que cette énergie suit toujours la pensée, en l'occurrence l'imagination créatrice. Bien souvent ce pont aura été entrepris inconsciemment ou involontairement, dans le cas de ces chercheurs qui orientent spontanément leur mental vers la réception de l'idée explicative de la difficulté que leurs études auront soulevée. Leur découverte sera le fruit, comme le dit Malebranche, un manière de " prière naturelle " adressée à la vérité.

      Le résultat d'une démarche volontaire sera de hâter la réalisation d'un lien plus ou moins permanent avec le monde des idées, les dites idées affluant parfois comme une véritable pluie - d'où la notion platonicienne du " monde des idées". Plus encore, l'esprit s'ouvre progressivement à l'intuition, l'amour spirituel cessant d'être un objet de spéculation ou une demi-vérité. Il se découvre comme un universel. Lui-même révélant plus tard le joyau, c'est-à-dire l'aspect volonté ou " Père ". C'est le contact avec le mental supérieur, ou vision par l'âme, qui autorise ensuite l'émergence hors du monde ( monde dont fait partie le mental supérieur ), avec l'accès aux aspects supérieurs de l'âme et l'entrée dans un domaine sans formes. Le comblement du hiatus est donc d'importance vitale.

      Le grand challenge, quand on veut sortir de la caverne, consiste donc à ne pas reculer devant le hiatus qui se présente, mais de s'avancer et de persévérer, sachant qu'une cause, donc une action, produit toujours des effets (2). C'est scientifique, en ce sens que le lien de cause à effet est inévitable. L'imagination construit un canal d'énergie. Par ailleurs, faute d'une réelle conversion, quand le mental inférieur devient puissant, on court le risque de confondre durablement concept et idée - ou prise de conscience - , puisque, faute d'une expérience de ces idées la tendance sera à réduire la connaissance possible au seul domaine qui nous est alors familier, celui du mental analytique. Ce mental, utile parce qu'il permet la discrimination, est cependant une source réelle de danger quand il conduit à des excès d'analyse. L'analyse excessive, souvent mise à contribution pour comprendre à toute force ce qui échappe cependant à la conscience, peut détruire le réel. L'homme se coupe alors de la véritable compréhension qui est toujours synthétique, rompant la possibilité même d'une liaison avec l'âme...


      (1) On s'interrogera peut-être sur la différence entre la perception des idées au moyen du mental supérieur, et la perception intuitive qui semble également ouvrir sur les idées. Le mental supérieur est ce qui permet de percevoir les idées abstraites qui sont saisies au niveau de la forme ou du concept. L'intuition est, elle, avant tout une identification avec l'énergie ou noyau vital de l'idée, identification qui donne lieu à une interprétation ou mise en forme individuelle. L'intuition ouvre donc sur les développements de la vie divine. C'est la véritable spiritualité.


      (2) L'erreur des intellectuels est de penser que l'on peut atteindre à la vérité sans un travail de transformation de soi, et entre autres de ses dispositions mentales. Une idée qui ne nous change pas est une pensée inutile.