La méditation

        La méditation pourrait se définir comme un accélérateur de conscience.

      Une telle définition suggère d'abord que l'existence elle-même trouve sa signification, sa raison d'être, dans les prises de conscience qui la jalonnent. Les moments où la vie s'éclaire soudain d'une compréhension immédiate ne sont-ils pas les plus marquants ! Ce sont les moments qui ponctuent des phases d'expériences dans lesquelles on se trouvait souvent embourbés, incapables de prendre la distance qui nous en aurait donné la clé. Seule une prise de conscience fait de l'expérience un acquis. C'est la raison pour laquelle on parle de réalisations(1).

      Ce qui constitue notre réalité psychologique, au delà du tempérament et du caractère, et qui l'accroît progressivement, ce sont ces prises de conscience. Plus nous avançons dans la vie, plus cette réalité prend corps, telle une boule de neige lancée sur une pente. Cela, jusqu'au moment où le monde entier est compris avec sagesse, celle-ci n'étant, somme toutes, que la connaissance jointe à l'expérience, et utilisée, l'opportunité se présentant, avec justesse.

      Mais, comme chacun peut le constater, le processus est d'abord très lent. On sait bien des personnes pour lesquelles l'acquis d'une vie est maigre. Certains se font même une gloire de ne se changer en rien : " J'ai toujours pensé cela " disent-ils. Autrement dit, ils sont, dans leur âge avancé, à peu de choses près comme ils étaient à l'orée de leur vie. Bien souvent, les mêmes expériences sont renouvelées sans que s'ensuive la moindre prise de conscience. La pelote des acquis n'acquiert vraiment de volume qu'à la fin du parcours. Comme dit le philosophe, l'oiseau de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée de la nuit.

      La lenteur à accélérer le processus d'accrétion s'explique par la nature même de la prise de conscience. Celle-ci n'indique pas seulement un acquis, mais aussi une distanciation par rapport à ce que l'on domine en conscience. Autrement dit, la conscience en elle-même ne s'extirpe que progressivement du monde dans lequel elle s'était immergée, revenant à elle-même dans une pleine possession. Or, plus la distanciation s'accroît, plus elle tend à s'accroître, le besoin de compréhension s'imposant avec le rapprochement de la pure conscience. C'est ce qui explique le besoin naissant de se prendre enfin en mains pour accélérer le processus de compréhension : la nécessité de la méditation s'impose alors.

      Quel est, en effet, le rapport de la méditation avec la conscience ?

      Une méditation authentique a nécessairement pour but une prise de conscience, sans quoi elle ne serait qu'un jeu intellectuel. Elle vise à la compréhension et donc à l'intégration de ce sur quoi l'on médite.

      C'est pourquoi la méditation véritable ne peut se faire sans concentration sur le plan mental. Le point d'appui de toute méditation est un mental passablement maîtrisé. A partir de ce point, un rapport à l'âme peut s'établir, l'âme étant ce qui prend conscience. Tant qu'un tel positionnement n'est pas effectif - et c'est le cas pour la majorité des hommes - très peu de réalisations sont possibles. Les fruits de l'expérience du monde ne sont alors cueillis qu'en dehors de l'incarnation. Ceci explique d'ailleurs cette phase d'assimilation que les différentes religions du monde situent après la mort, sous différents noms, les chrétiens la désignant comme le " purgatoire ".

      Pour résumer, on dira donc que le mental analyse, raisonne, mais c'est la conscience qui comprend, qui saisit finalement - si la méditation réussit - et c'est elle qui intègre. En d'autres termes, mais peu importe les termes, on dit que le mental est l'oeil de l'âme. Mais c'est l'âme qui voit. Lorsque la prise de conscience se produit, nous sommes dans la position de l'âme. Nous sommes l'âme elle-même. C'est l'âme qui prend conscience et collecte, accumulant ces idées et facultés qui donnent à toute individualité humaine sa note particulière. C'est parce que l'âme est essentiellement conscience qu'elle possède l'attribut de la lumière, la lumière naturelle que sollicite Malebranche pour le chercheur sincère. (2)

      On comprend ainsi que la méditation soit un accélérateur de conscience. La prise en main de sa propre évolution permet au chercheur, au moyen des méditations, de multiplier les prises de conscience. Elles sont potentiellement dans ses mains, dépendant de sa volonté, de son habileté et de sa persévérance, pour peu qu'il ait commencé à se dégager du bourbier de l'expérience du monde.

      Lorsque la méditation devient une pratique familière, un moment vient où la position de l'observateur intelligent se stabilise, ouvrant la porte de la contemplation. Celle-ci peut prendre deux directions. L'une est, dans la continuité de la méditation, l'obtention d'un mental parfaitement calme, vide de modifications, et cependant inquisiteur, donc intensément perceptif, introduisant aux identifications spirituelles. Certains diront alors que penser, c'est être le même que ... Une autre direction, horizontale si l'on veut, est la pénétration, dans la vie quotidienne, au delà de la forme. Celle-ci est un simple point d'appui pour un mouvement de l'esprit qui passe à travers elle. L'identification est alors avec le sens ou cause de l'apparence, de la forme. On trouve ici le vrai sens de la maya hindoue comme celui du mythe de la caverne platonicienne. Ce que comprend l'âme est du domaine de l'âme, et non de celui de la forme.

      Une autre avancée se présente encore qui est l'inspiration ou pénétration de la conscience individuelle par la poussée de la manifestation divine. Nous avons donc la succession suivante, après que la due purification a été effectuée en des périodes antérieures et préalables : concentration; méditation; contemplation; inspiration.

      On ne saurait donc trop insister sur l'utilité de la méditation pour qui a commencé à prendre son destin spirituel en mains. C'est, avec le service aux hommes et à l'humanité, l'un des deux piliers qui soutiennent le portail des temps majeurs d'évolution, le portail qui s'ouvre un jour sous la pression de nos avancées. La méditation participe à créer puis renforcer le lien avec l'âme, jusqu'à résoudre la dualité personnalité-âme, conduisant ainsi à la libération de tous les attraits du monde.


      (1) On évoque une réalisation au sujet des prises de conscience parce que la connaissance acquise devient constitutive de notre réalité psychologique, au contraire des simples observations intellectuelles. On peut bien se comporter selon une connaissance intellectuelle de nous-mêmes, mais ce ne sera jamais qu'un masque, comme on le voit dans les comportements sociaux. La vérité de notre être est dans la simplicité de l'expression spontanée. Là sont les causes intimes, structurantes, de nos comportements. Seule la prise de conscience nous change réellement.
Pour distinguer ce qui est connaissance intellectuelle et réalisation il est une expérience fondamentale, celle qui nous fait réaliser, donc saisir en conscience et intégrer, ce que nous savions déjà, mais d'une manière purement intellectuelle, donc extérieure. Cette même expérience nous permet de saisir fermement, définitivement, le sens du mot " âme" qui se réfère à la pure conscience.


      (2) De l'âme on dit aussi qu'elle est amour. Certains y voyant même sa caractéristique principale. C'est vrai, mais à condition de bien distinguer cet "amour" du sentiment. L'amour spirituel, celui dont nous parlons ici, est un universel dont la particularité est d'être attractif. L'amour attire ce qu'il vise. Lorsqu'il est associé au mental il produit cette capacité d'attraction et donc d'intégration dont nous avons parlé. C'est l'amour intellectuel ( voir Spinoza: " Ethique " Chap.V ) qui ouvre à l'intuition, et donc à une faculté d'assimilation rapide. Par conséquent, plus l'homme médite, plus il se rapproche de l'âme, et plus il comprend. Il n'y a pas de véritable philosophe tant que le mental n'est pas quelque peu pénétré d'amour. Selon le mythe de la caverne, c'est seulement quand l'homme converti dirige ses pas sur le chemin montant vers la lumière de l'âme qu'il devient philosophe.