Ou va l'humanité ?

 

 

      Nous vivons, depuis deux siècles, dans le monde et particulièrement depuis la fin de la dernière guerre mondiale, une période de bouleversements étonnants. Le plus significatif tenant moins, cependant, aux changements eux-mêmes, qu'au fait de les subir, de les endurer, voire de les accompagner en pleine conscience. Nous savons depuis longtemps que les civilisations sont mortelles. Mais cela relevait d'un constat après coup. C'est l'histoire qui nous l'enseignait. Actuellement, nous vivons une fin de civilisation, et, simultanément, nous le savons. Nous n'avons pas encore le certificat de décès de l'actuelle et bientôt ancienne civilisation, pas plus que de certitudes quant aux caractéristiques de la suivante. Mais ce dont nous sommes certains, c'est de l'inévitabilité du changement et de la profondeur des transformations attendues.

      Nous concevons que le changement ne peut se réduire au transfert d'un leadership politique ou culturel à un autre, ceux-ci seraient-il accompagnés de l'émergence de quelques caractéristiques nouvelles de civilisation. On ne veut pas que les nations, dans leur ensemble, fassent allégeance à quelque super puissance. On n'attend pas qu'un statut de première puissance mondiale passe des Etats-Unis à la Chine, par exemple, et que l'on nous impose quelque variante d'un marxisme mal compris. On ne veut pas de la main-mise de quelques uns ou d'un seul sur l'humanité entière, en dépit du fait que certains, adeptes de l'autoritarisme et des inégalités, en rêvent à mi-voix ...

      Les changements, et c'est nouveau, concernent l'humanité elle-même, dans son ensemble, avec la prise de conscience grandissante de son unité et conséquemment de son rôle dans l'économie générale de la planète. Ce à quoi nous font assister les efforts des pionniers de notre règne, c'est, d'abord, à la marche inéluctable vers une prise de conscience de cette unité subjective fondamentale. De la même façon qu'un organisme est un ensemble d'organes et de cellules formant un tout cohérent, ainsi l'humanité apparaît-elle de plus en plus, en dépit de l'isolement apparent des individus et des nations, et de certaines poussées individualistes et nationalistes, comme une unité vivante. Dans de nombreux domaines, on voit cette unité se manifester à travers des organismes internationaux, essentiellement non gouvernementaux, dont les Nations-Unies sont le symbole et devraient être la figure de proue. Elle apparaît dans la modification des rapports humains, rapports qui tendent vers une solidarité universelle. Elle se lit dans la contestation de beaucoup de politiciens aux visées étroitement nationalistes, attachés de surcroît à des intérêts de castes, parallèlement à des ambitions personnelles. Les Eglises elles-mêmes sont contraintes de sortir de leur superbe isolement et de leur orgueil pour confronter leurs doctrines et leurs dogmes. Nul ne semble devoir se tenir à l'écart ou au-dessus des autres. Nul ne devra être laissé sur le chemin : c'est ce que disent les droits de l'homme et ce qu'une frange avancée et courageuse de la population veut faire respecter. Aucune différence, de sexe, de couleur de peau, de talents, de naissance ne devrait voiler l'égalité primordiale des hommes, leur infrangible liberté de conscience et leur droit de construire sans contraintes une vie créatrice. L'unité ne peut être une uniformité, et c'est une telle nuance qui la rend à la fois difficile, mais riche et prometteuse.


      Prometteuse, en effet ! La conscience d'elle-même à laquelle atteint l'humanité tend à provoquer sa décentralisation, avec la perception naissante de sa place dans le monde. Se connaître soi-même comme une individualité dans le monde n'est pas une fin en soi. De la même manière qu'un homme conscient de lui-même en vient un jour à considérer ses rapports avec les autres hommes en termes de responsabilités assumées, de même voit-on notre humanité moderne s'éveiller à son rôle vis-à-vis d'autres règnes de la nature. On pense, par exemple, à la manière nouvelle de considérer les animaux, non plus pour les exploiter, mais pour les comprendre et les protéger. Et encore au règne végétal dont on veut préserver ou restaurer la diversité et cultiver la beauté. L'humanité n'est pas, il s'en faut de beaucoup, l'alpha et l'oméga de la création. Elle est elle-même un élément d'un tout, un tout qui la dépasse d'ailleurs largement, mais dont elle tend dorénavant à prendre de plus en plus conscience.

      La découverte d'un altruisme fonctionnel de l'humanité découle naturellement de la conscience de son unité. Il en va ici selon un mécanisme présent chez l'homme individuel. Prendre conscience de soi, pleinement, élève en effet au-dessus de soi-même et fait donc entrer dans la subjectivité. L'unité de l'humanité, même si elle se traduit dans des institutions, est essentiellement un fait subjectif. C'est le fait, pour une part au moins des individus qui la composent, de ne pas sentir de différence, autre que formelle, avec n'importe quel homme. Le signe de cette reconnaissance est un sentiment de responsabilité qui pousse à l'action devant les injustices. Ainsi l'Humanité comme un tout prend-elle progressivement conscience de ses devoirs envers tous les individus qui la composent et vis-à-vis des autres règnes de la nature. Premièrement des règnes " inférieurs ", parce qu'ils tombent facilement sous le sens commun. Mais aussi, des règnes supérieurs, ce qui est moins évident, mais peut-être encore plus important.

      Car, lentement nous prenons conscience que l'humanité n'est peut-être pas le sommet de l'évolution. Un ancien président de la république française ne disait-il pas, en ce sens, qu'il croyait aux forces de l'esprit ? De la même façon que l'on peut voir quelques musiciens ou peintres former un groupe subjectif (1) autour d'une même conception de leur art, de même peut-on concevoir que des hommes ayant dépassé le stade de l'immersion dans la matière du monde puissent former un groupe spirituel intéressé à l'évolution de ceux qui restent encore, quoique provisoirement, en arrière. Dans le contexte de la philosophie platonicienne, il s'agit de ces hommes qui, après s'être élevés jusqu'à s'identifier à l'Idée du Bien, sont redescendus dans la caverne avec une indestructible volonté pour ce même Bien: la volonté d'aider l'Humanité en gestation de son unité subjective, quoi qu'il en coûte, et la volonté de lui voir assumer des relations constructives avec les règnes qui l'entourent, en bas comme en haut.

(1) Subjectif voulant dire, ici, sans organisation formelle, l'unité tenant au fait de partager les mêmes valeurs et les mêmes objectifs.