L'expectative

 

 

     La notion d'expectative est essentielle si l'on veut comprendre la différence entre l'attitude de l'homme ordinaire, focalisé sur son expérience dans les trois mondes, et le spiritualiste aspirant aux sphères supérieures de la vie et à leur démonstration sur le plan objectif.

         Il s'agit à la fois de conscience et de direction de la conscience.

        La plupart des hommes sont perdus, immergés dans leur appréhension du monde, en ce sens qu'ils ne se dégagent pas des données primaires des sens. Le monde sensible les attache par l'intermédiaire du désir. L'illusion du contraire vient de la pensée, autrement dit du sens commun, de ce que Descartes appelle le bon sens et que nous désignons encore sous le nom de raison. C'est le mental, qui permet non seulement de diriger, d'orienter les sens, mais encore d'enregistrer ce qu'ils nous communiquent d'expérience du non-soi, d'analyser, de raisonner et de spéculer parfois sur le sens de ce qui est vécu. Nous semblons ainsi dominer la vie, de sorte qu'il semblerait que nous n'ayons rien d'autre à faire, qu'il n'y ait pas d'autre perspective que de connaître ces sphères de vie familières, les mondes des satisfactions instinctives, des émotions, et, éventuellement des concepts. Y être, savoir que l'on y est, et comment, suffit, pour la majorité des hommes, à leur ambition ainsi qu'à leur satisfaction.

     Que nous dit Kant sinon cela, à savoir que notre connaissance est limitée à ce qui se présente à nos sens, donc aux phénomènes, c'est-à-dire à ce qui apparaît à notre conscience selon les modalités de notre sensibilité et de notre raison. On peut dire que, d'une certaine façon, le philosophe de la Critique de la Raison Pure théorise, voire justifie l'attitude mentale de l'homme commun au regard résolument fixé sur le monde de l'apparence. Ce qui différencie le philosophe allemand du commun des mortels tient néanmoins au fait qu'il conçoit le sensible comme une apparence, ce qui renvoie à une réalité, le noumène, mais réalité connue seulement, selon lui, dans sa manifestation, et par conséquent en elle-même inaccessible, imperceptible.

       L'attitude mentale d'un spiritualiste ou d'un authentique philosophe est tout autre. Ceux-ci ne croient pas au caractère inaccessible du réel, ce pourquoi ils vont donner à leur mental, dans ce qui est d'abord un acte de foi et d'espérance, une direction verticale. En termes platoniciens, le philosophe s'est arraché de l'intérêt qui focalisait son attention sur le fond de la caverne et s'oriente vers le haut, vers la réalité elle-même, vers l'Idée du Bien. Ceci suppose d'abord de se prendre en main, donc de faire l'effort d'une prise de conscience déterminée de soi. Les hindous parle d'une concentration, c'est-à-dire d'une focalisation mentale (sachant que avoir des pensées et être focalisé dans la pensée sont deux choses différentes). Au lieu d'être ballotté d'expérience en expérience, d'épreuve en épreuve, l'individu commence à se prendre en main afin d'accélérer son évolution. Le penseur devient son propre instructeur. Il commence à intégrer consciemment le monde. C'est le détour, celui de la méditation, qui permettra un jour de contempler le réel en passant à travers le monde des représentations sensibles; de s'assurer du réel, en le comprenant un peu plus que le poète ( Baudelaire ), qui percevait " de confuses paroles " sortant parfois du temple de la nature.

     Pourquoi certaines personnes en viennent-elles à opérer la conversion que Platon attribue au philosophe ? Le désir est ce qui nous lie au monde sensible et matériel. Les désirs agissent comme des masses de plomb qui nous empêchent d'élever notre attention, ou, si l'on veut, de passer à travers l'ensemble du monde sensible, la maya des orientaux. Plutôt que de chercher à percevoir le sens des choses - c'est-à-dire les causes - nous restons rivés à leur apparence. Cependant, quand les désirs s'émoussent - ce qui arrive le plus souvent en fin de vie - l'appel de l'intériorité peut se produire. A l'approche de la nuit, la chouette, symbole de la sagesse, prend son envol. Mais il arrive aussi que l'usure des attractions mondaines se fassent sentir plus tôt, en raison, cette fois, de l'âge de l'âme. Certaines expériences, de caractère mystique (1) par exemple, sont fréquemment à l'origine d'un changement radical d'orientation de la vie. Elles sont un appel à l'ascension de la conscience. Le désir se transforme alors en aspiration, puis, quand la maîtrise personnelle est complète, en une attitude quasi permanente d'expectative.

        Comment peut-on définir l'expectative ?

     L'expectative est une attente mentale pure. Nous disons pure pour la distinguer de l'attention consacrée à tel ou tel objet : sensible, affectif, imaginatif ou conceptuel. Ce n'est pas, cependant, comme certains le croient et veulent en faire l'expérience, un vide de la pensée, et ceci parce que l'expectative est un état de parfaite vigilance. On pourrait encore la définir comme une attention sans tension, une parfaite ouverture de la conscience, sachant que la conscience est, en soi, une présence. Dans sa forme achevée, l'expectative est une plénitude de pure conscience. Un exemple approxiamatif peut éclairer la définition. Lorsque l'on demanda à Newton comment il avait découvert l'attraction universelle, il répondit: " en y pensant toujours ". Il distinguait évidemment les phases de réflexion sur les conditions astronomiques, et les phases de pure attente de l'idée éclairante, car l'idée nouvelle est nécessairement sans filiation avec ce qui était connu.

     On pourrait objecter que l'homme qui perçoit le sens des choses - nous disons bien percevoir, et non pas penser - opère une percée horizontale, et non pas verticale, à travers l'apparence. Certes, mais il faut se souvenir que la verticalité est une manière symbolique de décrire l'accession à une perception de caractère plus subtile. Si l'on ne perçoit pas spontanément les causes, cela tient aux limites habituelles du mental brut ou concret. L'élévation a précisément pour effet de l'affiner par le contact avec des sphères plus subtiles de l'Etre. Lorsque cela se réalise avec le temps, la perception mentale devient possible, puis la capacité intuitive. Les Hindous ne font pas de la perception mentale ou de la compréhension intuitive autre chose que des sens. Mais des sens d'une subtilité particulière.

     Dans l'Occident contemporain, on considère implicitement que tout homme est doté, de par sa nature d'homme, d'un instrument, le mental, apte à lui faire connaître - tel qu'il l'expérimente en lui-même - tout ce qui peut l'être. C'est une illusion que ne partagent pas les sages de l'antiquité grecque, non plus que certains philosophes modernes et les maîtres à penser de l'Orient. Le corps physique est l'instrument de l'athlète. Or, il ne viendra à l'idée de personne que l'on puisse rivaliser aux jeux olympiques sans travailler ce corps - tant en force qu'en souplesse - et sans affiner les techniques afférant aux spécialités. Il en va de même pour le mental. On l'a déjà dit, quand le Parménide de Platon voit Socrate le défier dans la controverse, il lui conseille de commencer par assouplir son esprit. Descartes se dote, dans sa recherche de la vérité, de règles - qu'il faut intégrer - règles conditionnant l'exercice de la pensée. Et Spinoza croit nécessaire de réformer son entendement avant de se lancer à la recherche du bien absolu. Quant à Montaigne, il distingue soigneusement l'esprit commun, qui se charge de savoirs, et la " tête" bien faite que, bien sûr, l'on aura su former. Cette réforme seule autorisera l'accès à la perception mentale et à l'intuition intellectuelle. Les principaux textes hindous ne disent pas autre chose quand ils appellent à contrôler les modifications du mental, de manière à en faire un pur instrument de perception du réel.

     Ce qui est requis pour atteindre à un état d'expectative - et ce en quoi l' exercice est difficile - c'est un mental immobile tout en étant invocateur. Voilà un autre éclairage sur ce que l'on appelle la véritable concentration mentale ou spirituelle. Le mental immobile, et cependant vibrant, se tient en attente d'une réalité qui viendra à lui d'autant plus facilement qu'il sera davantage pénétré de conscience, c'est-à-dire de l'énergie magnétique à laquelle on donne aussi le nom d'amour spirituel. A l'extrême, la fusion du mental et de l'énergie magnétique produit ce que certains appellent " l'intelligence " (2), entendant par ce vocable une capacité universelle de connaissance, de compréhension ou d'identification avec l'objet perçu. C'est la capacité à être le même que ... Dans cette configuration, concentration, méditation et contemplation sont une seule et même chose. Si l'on voulait décomposer, la concentration serait l'état du mental sensible, la méditation le mouvement vers telle ou telle réalité, et la contemplation l'union avec cette réalité.

     Si l'on y réfléchit, on ne pourra manquer de voir que se tient en retrait, dans le processus menant à la contemplation, une volonté qui contrôle et projette. La volonté contrôle les modifications du mental (3). Elle est le facteur conditionnant l' orientation vers le sixième sens, sixième sens qui est la perception mentale, et vers la compréhension qui est le septième sens. Nous disons, encore une fois, " perception " et non pas activité mentale. La perception mentale résulte d'un mental stable qui permet une saisie immédiate par la conscience du sens des concepts. De la même façon que l'oeil permet à la conscience de voir le sensible, le mental ouvre à la perception des concepts et des idées. C'est en ce sens que Spinoza faisait de la raison (et de ses processus) l'oeil de l'âme.


     (1) N'oublions pas que la plupart des vrais philosophes commencent leur carrière de penseurs par ce genre d'expérience, expérience qui a alors la valeur d'une récapitulation. La raison de cette dimension affective réside dans le fait qu'une véritable compréhension implique de rendre le mental magnétique, ce qui signifie une association du mental et de l'amour spirituel dans ce que Spinoza appelle " l'amour intellectuel de Dieu".

     (2) Les chrétiens nomment cette intelligence le " Saint Esprit ", qui est Brahma chez les Hindous.

     (3) Les modifications du mental ne sont pas les seules notions intellectuelles, ainsi qu'on le considère habituellement, mais tout ce qui peut toucher le mental. C'est la définition que donne Descartes de la pensée qui englobe, outre les concepts, les perceptions sensibles, les sentiments, émotions et autres volitions.