L'absolu

     Nul ne semble pouvoir effectuer les plus grandes avancées sur la voie de l'Être sans faire préalablement, comme mesure introductive, l'expérience de la Présence.

     Cette présence concerne la monade ou essence de l'homme, sa troisième et plus haute instance, son Esprit, dont l'Âme - en soi la conscience pure - est une expression intermédiaire, tandis que la personnalité est sa manifestation dans les trois mondes, physique, affectif et mental. Si, par conséquent, l'identification à la Volonté succède à l'expérience du dépassement de l'Ego, deux fois la conscience viendra en la présence de la monade.

    Suivra alors, après les deux grandes expériences que nous venons d'évoquer, la réalisation de l'absolu, état d'être qui a fait couler beaucoup d'encre car il est considéré comme final dans le parcours de l'homme simplement homme.

       Qu'est-ce que cet absolu ?

     C'est l'Être et le Non-Être (1), aussi paradoxale que soit ce rapprochement de termes ( voir Hegel ), puisque, selon une logique rationnelle, l'un exclut l'autre. Cependant, c'est l'Être, c'est-à-dire un état de pure existence ou existence non conditionnée. Cela veut dire que l'existence ne prend aucune forme, n'en étant pas moins, cependant, une réalité, et comme le potentiel de toute manifestation. Et c'est en même temps le Non-Être parce que cette existence est sans aucune détermination. Elle ne peut donc être pensée puisque penser revient à attribuer à un être, ou sujet, une détermination ou prédicat. C'est d'ailleurs pourquoi on lui attribue symboliquement la couleur noire, parce que l'on ne peut rien observer, reconnaître et donc identifier dans l'obscurité. On pensera à ce sujet, à la pierre noire que les musulmans adorent, sans mesurer habituellement toute la force du symbole.

      Parce que cet état d'absolu est sans formes, sans déterminations, que l'on ne peut donc rien en dire, on a pu penser, d'une manière spéculative, que la conscience individuelle s'abolit en lui. Le fini ne paraît pas, en effet, compatible avec l'infini, ou l'individuel avec l'universel. Néanmoins, nous avons déjà montré que, lors du dépassement de l'Ego, ce n'est pas cet Ego ou Moi supérieur qui disparaît, mais ce qui, sur le plan de l'âme, occasionne la réflexion de tout état de conscience en direction de cet Ego, ou son rapport à un Je. Mais si l'Ego est perdu de vue, il n'en demeure pas moins (2). L'individualité qui s'est forgée au cours de multiples vies reste comme un acquis fondamental. L'Ego, le fils de Dieu, ne se dissous en rien : il demeure et s'affirme, coloré, mais libre de toutes les réalisations passées - d'où l'idée de résurrection. Il en va donc ainsi dans l'état d'absolu. C'est même tout le sens de la longue pérégrination de l'homme sur l'échelle de l'évolution : associer à l'état d'absolu sa perception par l'individualité consciente d'elle-même . Ce n'est que pour le mental analytique, guidé par le principe de non-contradiction, que l'universel et l'individuel s'excluent.

     On notera que l'Être étant sans changements - c'est la différence entre l'Être et le devenir - la conscience de l'Être est également sans changements (3), de sorte qu'elle ne se distingue pas de L'Être lui-même.

        Précisons, pour éviter toute illusion, que la condition d'être en l'absolu n'est en aucune manière une idée. On ne peut l'atteindre par la spéculation intellectuelle ou par intuition. C'est ce genre de spéculation, ignorante des faits, qui a pu faire dire que la conscience s'abîme dans l'absolu. Mais, quel serait de sens des souffrances innombrables qui ont amené l'homme à cet identification si cela devait se traduire par une dissolution, un anéantissement ? La condition d'Être en l'absolu est donc un état d'être, mais un état qui se réduit - si l'on peut utiliser un tel terme quand il s'agit précisément de l'absolu - à l'Être et à sa perception : et à sa perception, mais une perception , une conscience, qui exclu toute relation à un " je ".

      On pourrait déduire du fait que cette condition concerne l'absolu, que nous nous trouvons à la fin de toute histoire individuelle. Nous avons dit, certes, qu'il s'agissait d'un aboutissement pour l'homme, mais en précisant, pour l'homme simplement homme. Aussi étrange que cela puisse paraître, l'absolu a nécessairement une signification différente pour un homme et pour un être plus avancé. On peut penser que l'absolu est relatif à la perception de ce en quoi chaque entité a la vie, le mouvement et, précisément, l'Être. D'ailleurs, l'homme qui se tient sur la limite de l'humaine condition a des contacts qui dépassent, en subtilité et nature, l'expérience de la Volonté monadique. Y a-t'il une fin sur la voie de l'évolution ?

      (1) L'expression " non-être " peut se prendre en deux acceptions. Tout d'abord pour désigner ce qui est de l'ordre du devenir, c'est-à-dire ce qui change sans cesse et s'oppose par conséquent à l'Être qui est, lui, sans changement. C'est en ce sens que Parménide disait de l'Être qu'il est et que le non-être n'est pas, n'étant qu'une apparence de l'Être. Dans un deuxième sens, cette expression désigne ce qui n'est susceptible d'aucune détermination. D'une manière imagée, on dira que c'est l'obscurité du ciel nocturne que les étoiles éclairent sans cependant pouvoir rien en montrer et en dire d'autre que son obscurité.

      (2) On peut dire, d'une manière curieuse mais cependant pleine de sens, que, dans la quête de l'absolu l'âme est contournée. Milarepa - un de ces hommes qui ont réussi dans la grande renonciation - dit que l'on ne peut se libérer si l'on garde L'IDEE du " Je ". Il ne dit aucunement que ce " Je " doit disparaître. C'est toute la différence entre ceux qui évoquent ce qu'ils ont vécu, et ceux qui en parlent de manière spéculative.
     (3) De l'homme on dit qu'il a la vie, le mouvement et l'Être dans le sein de l'Esprit créateur de notre monde. La vie concerne la manifestation dans les trois mondes de l'existence. Le mouvement est associé à l'âme ou conscience, pour cette raison que nous percevons la conscience dans les moments de prise de conscience, donc dans le mouvement, et non en elle-même. L'Être concerne la monade ou Esprit de l'homme, et ce en quoi il a, précisément, l'Être.