Les saisons


      L'idée que la méditation obéit à la loi des saisons, des jours et des heures correspond au principe des cycles. Rien, dans le monde, ne va selon un continuum sans modulations. La nuit succède au jour, et le jour à la nuit ; l'activité appelle le repos, et de nouveau vient l'activité. Si l'on considère la vie humaine, les cycles concernent la succession des incarnations, suivies des périodes de retrait ou d'abstraction, abstraction que l'on désigne habituellement comme étant la mort. Les orientaux ont un terme spécial pour ces retraits du plan physique : le pralaya. Celui-ci ne signifiant pas une annihilation, ainsi que l'on appréhende la mort en Occident, mais la continuité de l'existence sur un plan plus intérieur. Comme l'existence sur le plan physique, la méditation ne se poursuit pas sans creux, ce qui, cependant, ne veut pas dire sans suite, sans fruits.

      La vie spirituelle ou de méditation n'échappe donc pas au principe des cycles. Nous évoquons ici, particulièrement, la méditation dite sans semence qui met le penseur en relation avec les énergies et aboutit à des expansions de conscience. La raison de la facilité ou de la difficulté de telles méditations au cours de l'année tient précisément au caractère cyclique de ces énergies elles-mêmes. Il s'agit là non pas d'une hypothèse, ou d'un propos spéculatif, mais d'un fait que tout véritable penseur abstrait est en mesure de vérifier, dès lors qu'il prête attention à la chose. Autant il dépend de nous de mettre en oeuvre la technique d'accès aux plans supérieurs de la vie, autant le flux et le reflux des énergies ignore notre volonté.

      Pour décrire ce phénomène des marées, avec leurs flux et leurs reflux, les " Yoga sutras " de Patanjali évoquent une saisonnalité. Celle-ci suit de fait, mais pas seulement, le rythme des saisons. Le printemps est la période de l'année la plus évidemment favorable. Mais, dès le milieu de l'été, après l'épisode caniculaire du mois d'août, le reflux se fait sentir. Les contacts deviennent moins probants, moins stimulants, peut-être moins féconds. Spirituellement, on entre, d'une manière plus ou moins prononcée - en fonction aussi de données personnelles - dans ce que les religieux considèrent symboliquement comme le désert. La conscience est en quelque sorte ramenée sur elle-même et l'impression de vie devient plus aride.

      C'est alors que se produit la tentation, celle du découragement et de l'abandon. Ceci peut être interprété, dans l'esprit de la religion, comme une mise à l'épreuve par une entité extérieure. Mais on peut penser qu'il ne s'agit là que d'une personnification d'un simple processus psychologique. En fait de diable, il s'agit d'une confrontation, dans le présent, entre un avenir entrevu dans les phases d'élévation, pendant la période favorable, et le passé constitué de nos acquis familiers. La stimulation antérieure perd de son caractère assuré. La confiance tend à céder avec le retrait de l'expérience. Ce n'est pas encore une réalisation. Par contre, l'acquis antérieur, qui s'était un moment retiré à l'arrière plan de la conscience sous l'effet de la lumière nouvelle, cet acquis revient en force et tend à imposer la puissance de son habitude. Le doute s'installe qui peut même dégénérer en désespoir.

       Quelle attitude peut-on adopter ?

     Elle pourrait se résumer en une phrase : laisser le flot quand il recule, reprendre sa marche avec la marée. Cela signifie-t'il qu'il faille tourner le dos aux avancées, aux espoirs entrevus ? Seulement qu'il faut relâcher l'effort d'élévation et consacrer ses forces à ancrer ce qui a été perçu, à l'ancrer " ici et maintenant ", comme l'on dit, c'est-à-dire dans le concret. Autrement dit, il s'agit d'adopter les comportements de vie qui traduiront dans le quotidien les nouvelles dimensions spirituelles entrevues. Le désir de retrouver immédiatement la phase stimulante et régénératrice irait à contre courant du cycle qui est maintenant à donner du corps aux énergies et qualités perçues.

    C'est dans cette attitude de souplesse, d'adaptation aux cycles que l'on trouve la signification du pralaya. En même temps qu'un repos, ce dernier est un moment essentiel d'assimilation sans lequel les efforts antérieurs s'évanouiraient. Bien souvent, ce moment de repos est vécu négativement. Les mystiques évoquent une nuit noire, tandis que les philosophes parleront plus simplement, par exemple, d'ennui, de vide ou de sécheresse (1). Les écrits religieux évoquent en ce sens, symboliquement comme nous venons de le voir, une période de vie dans le désert. C'est le sens de la tentation du Christ qui refuse finalement, après être monté à Jérusalem (2), donc après avoir contacté la Volonté divine, de s'en tenir, étant ramené sur lui-même, à ce que sa vie passée avait de familier, de parfaitement maîtrisé, à savoir l'amour spirituel. C'est ce qu'il avait contacté de plus élevé qui devait dorénavant faire l'objet de son attention, qui constituait son avenir : l'ancrage de la volonté spirituelle et la culture d'une relation plus étroite avec la Volonté divine. Tel est, en général, l'enjeu du retrait et de la tentation : intégrer et exprimer ce qui a été perçu de supérieur.

      C'est dans le désert que l'on récolte les fruits. Ce qui a été perçu mais non réalisé demeure sans valeur. Ce qui est perçu mais ne nous change pas est inutile. Le désert ne doit pas être le lieu où l'on s'abîme dans le désespoir, mais celui dans lequel on engrange. Pour cela il faut tenir, d'abord tenir, c'est-à-dire refuser le retour aux rythmes anciens. Ce qui implique une nette focalisation mentale, focalisation qui permet de faire appel à la volonté. Ensuite viennent les efforts pour se mettre, dans les comportements, au niveau de ce qui a été perçu.

      La confrontation du passé et de l'avenir, dans le temps présent du désert, offre une opportunité de comprendre que ce que l'on appelle le mal est aussi nécessaire que le bien. C'est l'opposition avec le passé, alors qualifié de mal, qui met en lumière le bien, de même que nous ne prendrions pas conscience des limites du passé si nous ne prenions pas un premier contact avec un bien supérieur. Sur l'échelle de l'évolution le mal est toujours relatif : c'est un bien dont nous ne voulons plus qu'il tienne, dans notre conscience, le devant de la scène (3). Il descend sous le seuil de la conscience comme un acquis dévolu, sauf volonté particulière, à un automatisme de fonctionnement. Bien et mal font partie d'une même réalité(4). Seul le point d'évolution permet de discriminer entre eux.

      Il est donc très fructueux d'accepter les rythmes dans la pratique de la méditation spirituelle. Il y a, d'ailleurs, comme il en est fait mention plus haut, d'autres rythmes qu'annuels. Il existe un rythme mensuel, un autre journalier, pour ne pas parler de cycles plus vastes. C'est une loi universelle que celle des cycles.

      (1) Nous évoquons ici les philosophes, comme Nietzsche, pour lesquels la pensée est inséparable de la vie.


        (2) Il s'agit, bien sûr, de la Jérusalem céleste, ou lieu de la Volonté divine.


      (3) On distinguera ce mal naturel de celui qui signale une quelconque volonté de se maintenir ou de maintenir autrui - voir l'humanité tout entière - dans ce qui devrait être révolu.
      (4) On peut facilement comprendre que l'opposition du passé et de l'avenir sous la forme accentuée du bien et du mal est un facteur d'accélération de l'évolution.