L'infini


      La notion d'infini est spécialement en rapport avec l'existence d'une entité suprême que certains appellent Dieu, tandis que d'autres en font une réalité antérieure à toute manifestation.

     Selon Descartes, le philosophe du cogito, l'homme est doté d'idées innées, c'est-à-dire d'idées ou notions qui sont en nous sans avoir été formées au cours de notre existence, sur le plan matériel de la vie. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les enfants manifestent souvent des intérêts métaphysiques. Qu'y a-t'il au delà des limites du monde, se demandent-ils par exemple, comme si la notion même de limites leur paraissait improbable ? Toute limite, en effet, ne suppose-t'elle pas un existant au delà de ce qui est limité ! Mais cet au delà lui-même est-il limité ? C'est comme s'il était impossible à l'enfant de s'extraire d'une certaine idée de l'infini. Peut-être son expérience du monde sensoriel n'est-elle pas encore suffisamment occultante pour effacer totalement la connaissance parfaite de l'âme qui vient de s'incarner. Cependant, la formulation de la question, celle des limites ou de l'illimité, est déjà empreinte des effets de l'étendue. C'est en termes d'espace que la question est posée. L'espace est-il infini ?

      L'infinité de l'espace ou de l'étendue est le premier sens de la notion d'infini. Un sens qui n'est d'ailleurs pas isolé de la signification plus profonde que nous découvrirons plus bas. Tout comme l'étendue se perd à l'horizon sans y marquer une frontière, ainsi le ciel que nous scrutons se dérobe à notre regard sans annoncer de borne. L'espace, qui nous paraît en effet devoir être sans limites, sans limites perceptibles en tout cas, cet espace est considéré par la philosophie orientale comme le vêtement de l'entité primordiale, elle-même racine infinie de la création. L'espace, avec son obscurité et ses lumières ou individualités qui émergent du non-être, l'espace est le symbole de la première et ultime réalité.

      Un deuxième sens de l'infini se trouve dans tous les commentaires des théologiens, voire dans les écrits des spiritualistes et des philosophes qui consentent à aborder les questions métaphysiques. Il résulte de l'opposition entre un homme dont on appréhende bien les limitations, et un Dieu imaginé ou conçu par opposition à ces mêmes limitations. L'infini est alors ce qui est doté de qualités d'une telle ampleur que l'on ne peut leur accorder aucune limite numérique. C'est en ce sens que Spinoza commence son principal ouvrage, l'Ethique , en posant en principe un Dieu substance absolument infinie, c'est-à-dire une substance dotée d'attributs ou qualités dont la somme ne peut être circonscrite. L'idée de cette infinité est d'autant plus écrasante que l'on ne connaît des qualités divines que deux ou trois universaux.

      Il faut, bien sûr, quelque audace intellectuelle pour anticiper une somme d'attributs dont nous n'avons spécifiquement que peu d'idées. Peut-être ira-t'on jusqu'à dire que l'inférence est téméraire. L'optimisme de la démarche, celle d'un Spinoza par exemple, peut s'expliquer cependant par l'évolution individuelle et la découverte personnelle d'un attribut resté jusque là ignoré, tel que l'amour dans sa dimension universelle. Ce qui peut inciter à croire que d'autres aspects de la réalité nous demeurent cachés. (1) De la même manière on découvrira la Volonté comme une caractéristique divine. Puis la Liberté, dès lors que l'on dépasse toute limitation matérielle. L'inférence prend peu à peu de la crédibilité, sans cesser néanmoins d'être une inférence ( qui nous mène immédiatement au tout à partir de quelques éléments ) et non une connaissance assortie de certitude.

    Il reste que la véritable signification de l'infini n'est pas liée à cette idée d'une accumulation de qualités ou de pouvoirs. Si l'homme ne peut pas imaginer posséder l'immensité des qualités qu'il attribue témérairement à la divinité, il est un infini dont il peut s'assurer, sans pourtant pouvoir en dire plus que l'existence. Il ne s'agit pas de percevoir l'amour spirituel après avoir découvert et exercé l'intelligence abstraite; ou de saisir la réalité de la volonté spirituelle sur le socle de l'amour. Pas même de s'appuyer sur la Volonté pour affirmer l'universalité de la Liberté. L'infini se trouve au-delà des Dieux et de toute création. C'est ce dans quoi aucune qualité ne peut être distinguée, donc pensée, qui, cependant, est la racine de tout ce qui existe, et comme le prototype de l'espace sans étoiles. C'est l'indifférencié, l'homogène, l'Un. Et parce que l'un est sans limites, il est omniprésent. Il est en nous comme en toutes choses. C'est l'absolue bonté. Ce n'est pas Dieu, mais un au delà que l'Orient nomme volontiers Parabrahman et l'occultisme juif Ain Soph.

    Le symbole de cet infini est, universellement, le cercle, parce que cette figure géométrique n'a ni commencement ni fin. Plus concret, le symbole sera celui du serpent se mordant la queue.

      (1) L'irruption de l'amour spirituel dans le coeur porte d'ailleurs en soi une certaine idée de l'infini puisque l'on ressent un amour qui dépasse les limites individuelles, les limites des bons sentiments en lesquels on confine volontiers l'amour.